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Dermatologistes: Des patients prêts à payer des centaines de dollars ont un rendez-vous rapidement

Pour voir rapidement un dermatologue, des patients se tournent vers le privé

GEN-JACQUES CHARBONNEAU
Photo Agence QMI, Marc Desrosiers Travaillant au privé depuis une quinzaine d’années, le dermatologue Jacques Charbonneau s’est spécialisé dans le laser.

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Les patients prêts à débourser des centaines de dollars pour consulter un dermatologue au privé peuvent avoir un rendez-vous dès le lendemain suivant l’appel, a constaté Le Journal.

«Je traite beaucoup de gens inquiets, pas nécessairement très riches», souligne le Dr Jacques Charbonneau, de Gatineau, qui est désaffilié du régime public depuis une quinzaine d’années.

«N’allez pas croire qu’on ne voit pas beaucoup de patients, bien au contraire, on fait beaucoup de débit», ajoute celui qui traite entre 40 et 50 patients par jour.

Hier, une enquête du Journal révélait que près du tiers des dermatologues du régime public ne prennent plus de nouveaux patients, parce qu’ils sont trop débordés.

Le Journal est arrivé à cette conclusion après avoir appelé les 182 dermatologues du public, en prétextant vouloir faire examiner un grain de beauté suspect.

Exaspérés par les longs délais d’attente, plusieurs patients décident de payer pour consulter un des 17 dermatologues qui ont quitté le régime public.

Pour le client, cela signifie que les frais de consultation et de traitement sont à sa charge.

Le Journal a contacté toutes les cliniques privées pour connaître le montant d’un traitement, et les délais d’attente. Prix pour une première consultation: de 120 $ à 240 $.

Si on ajoute le prix du traitement, cela peut doubler la facture. Les visites de suivi peuvent aussi coûter jusqu’à 160 $.

Rendez-vous le lendemain

Or, moyennant ces centaines de dollars, Le Journal aurait pu avoir un rendez-vous aussi rapidement que le lendemain de l’appel.

Autre avantage: le patient n’a pas toujours besoin d’une référence d’un médecin de famille, et peut consulter directement le spécialiste.

Spécialisé dans le laser, le Dr Charbonneau fait surtout de l’esthétique, mais aussi un peu de médical.

Il estime la valeur de son équipement à deux millions de dollars, ce qu’il ne pourrait se permettre dans le régime public, puisque le traitement au laser n’est pas remboursé.

De plein gré

«C’est le patient qui me paie et ça finit là. [...] Il vient de son plein gré et tout le monde est content comme ça», dit-il.

Dans une clinique publique de Westmount, seul le traitement au laser est utilisé pour l’exérèse du grain de beauté. Ainsi, le patient doit s’attendre à payer entre «40 $ et 900 $» pour le traitement, nous a-t-on prévenu lors de notre appel.

 

Des médecins font « seulement de l’esthétique »

 

Pendant que des patients restent des mois, voire des années, sur une liste d’attente pour une consultation d’ordre médical, des dermatologues ne font carrément plus que de l’esthétique.

«C’est seulement de l’esthétique qu’on fait, pas de médical», a répondu au Journal la secrétaire d’une clinique privée de Longueuil.

5 sur 17

Injections de Botox, collagène, épilation au laser: certains dermatologues ne traitent plus de patients pour des problèmes de cancer, d’acné ou de psoriasis.

Lorsque contactés par Le Journal pour un grain de beauté suspect, ils ont carrément refusé le dossier.

Des 17 dermatologues du régime privé, cinq se sont spécialisés dans l’esthétique. Même une clinique publique sur la Rive-Sud de Montréal a pris ce virage.

À l’Association des dermatologues du Québec (ADQ), on souligne que cette réalité ne concerne qu’une minorité de spécialistes.

«Elle existe, la demande en esthétique, et c’est bien que ce soit fait par quelqu’un qui a une bonne formation. Je ne pense pas que ce soit ça qui contribue au problème de pénurie», réagit la Dre Francine Cardinal, présidente par intérim de l’ADQ.

Juste du laser

«C’est sûr qu’on a un œil là-dessus, mais je ne pense pas que ça crée un gros déséquilibre, ajoute-t-elle. C’est encore pire dans les autres provinces.»

Dermatologue à l’hôpital Saint-Sacrement, à Québec, Geneviève Thérien s’est aussi surspécialisée en laser. Puisque ces traitements sont souvent esthétiques, les frais sont à la charge du patient.

«Les autres dermatologues sont bien contents de m’avoir parce qu’ils n’ont pas à traiter ces cas-là», dit celle qui travaille à temps partiel en esthétique.

 

Le ministre Barrette pas prêt à intervenir

<b>Gaétan Barrette</b><br /><i>Ministre de la Santé</i>
Photo d'archives
Gaétan Barrette
Ministre de la Santé

Le ministre de la Santé Gaétan Barrette pourrait empêcher les dermatologues de quitter le réseau public, mais il estime ne pas avoir la justification de le faire en ce moment.

Selon la Loi sur l’assurance maladie du Québec, le ministre de la Santé peut interdire temporairement aux médecins de se désaffilier du régime public lorsqu’il considère que la qualité des services dans une région ou dans la province en serait trop affectée.

Pas justifié

Questionné sur ce point par le Journal hier, le Dr Barrette a répondu qu’«à cette étape-ci, je n’ai pas l’indication documentée qui justifierait une action de ma part».

Par ailleurs, ce dernier a confirmé qu’il y avait présentement un problème d’offre de service en dermatologie au Québec.

«Faut-il changer l’offre? Oui, par la hausse des postes en résidence. C’est quelque chose que nous tentons de régler», a dit le Dr Barrette, ajoutant que la formation médicale des omnipraticiens doit aussi permettre une certaine prise en charge.

« Une urgence »

Du côté de la Coalition avenir Québec, on croit plutôt que la pénurie de dermatologues montre des problèmes de gestion, de répartition et de planification.

«C’est un constat d’échec, une prise de conscience doit être faite, et le ministre doit trouver le pouvoir pour régler le problème», croit le député François Paradis, porte-parole en matière de santé.

«Il faut que le ministre y aille d’une directive précise pour rétablir des consultations dans un délai approprié», ajoute-t-il.

«Il y a vraiment une urgence, c’est grave. [...] Les diagnostics ont souvent une portée de nature vitale, ce n’est pas vrai que les délais n’ont pas d’impact», croit aussi Diane Lamarre, députée du Parti québécois responsable des dossiers de santé.

Cette dernière estime par ailleurs que rien n’est fait pour améliorer l’accès aux spécialistes dans le projet de loi 20: «Il n’y a aucune mesure qui va changer quoi que ce soit!»

 

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