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Un explorateur se dit traité comme un pirate

Passionné de l’Empress of Ireland, l’homme estime que sa réputation a été entachée

Philippe Beaudry possède encore de nombreux objets de la Canadian Pacific Steamship Company à qui appartenait l’Empress.
Photo Le Journal de Montréal, Annabelle Blais Philippe Beaudry possède encore de nombreux objets de la Canadian Pacific Steamship Company à qui appartenait l’Empress.

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L’Empress of Ireland continue de causer des remous, près de 102 ans après son naufrage. Un explorateur des fonds marins aujourd’hui âgé de 70 ans ne digère pas d'être traité comme un pirate après avoir consacré une grande partie de sa vie à l'épave du paquebot.

De sa résidence de Longueuil, où Le Journal l’a rencontré, Philippe Beaudry ne décolère pas. «Les archéologues se prennent pour le nombril du monde!» lance-t-il. Selon lui, sa réputation a été entachée par une récente sortie d’un ancien conservateur du Musée canadien de l’histoire, l’archéologue Yves Monette. Le plongeur menace même de poursuivre le scientifique.

«On me fait passer pour un pilleur!» lâche-t-il avant de balancer quelques blasphèmes laissant peu de place à l’interprétation en ce qui concerne son opinion sur les archéologues.

En 2012, après cinq années de négociations ardues, Philippe Beaudry vendait sa collection de quelque 1500 artefacts de l’Empress of Ireland au Musée des civilisations, devenu depuis le Musée canadien de l’histoire (MCH). Le paquebot, que l’on surnomme le «Titanic du Canada», a sombré dans l’estuaire du fleuve Saint-Laurent en 1914, emportant avec lui la vie et les secrets de 1012 personnes. M. Beaudry affirme que la transaction était de 1,75 million $ en argent, en plus de 1,3 million $ en reçus d’impôt.

Entre 1970 et 2006, M. Beaudry dit avoir effectué plus de 600 plongées dans l’épave, rapporté des milliers d’artefacts et investi plus de 500 000 $ dans ses expéditions.

«Toute ma vie, mon objectif s’est limité à protéger et à faire connaître l’épave, martèle-t-il. Je l’ai fait par devoir! Je ne suis pas un collectionneur, mais un gardien du patrimoine.»

Collection controversée

Le sous-sol de la maison de M. Beaudry est rempli d’artefacts dont certains ont depuis été vendus.
Photo d'archives
Le sous-sol de la maison de M. Beaudry est rempli d’artefacts dont certains ont depuis été vendus.

Une enquête de Buzzfeed Canada révélait il y a quelques jours que les six archéologues conservateurs du MCH s’étaient toutefois opposés à l’achat de cette collection pour des raisons éthiques, en janvier 2012.

«Le matériel a été récolté pêle-mêle et contrevient à plusieurs chartes éthiques», explique un de ces anciens conservateurs, Yves Monette, en entrevue avec Le Journal.

Dans une lettre rédigée à l’attention du comité exécutif du musée en janvier 2012, les archéologues conservateurs affirment que M. Beaudry n’a jamais eu les permis nécessaires pour accomplir ses fouilles.

«À partir du moment où on donne une valeur pécuniaire à des artefacts, on risque d’encourager d’éventuels pilleurs à faire du commerce illicite de biens culturels. Et en tant qu’institution nationale, on ne pouvait se permettre de commettre une telle faute», explique-t-il.

Le musée a néanmoins décidé de poursuivre les démarches et a acheté la collection. «La Commission canadienne d’examens des exportations de biens culturels avait déterminé que la collection était d’intérêt exceptionnel et d’importance nationale, insiste Chantal Schryer, vice-présidente aux Affaires de la Société du Musée canadien de l’histoire en entrevue au Journal. Jamais on ne se permettrait d’acquérir des objets sans un examen rigoureux de l’acquisition.»

M. Monette a perdu son emploi au Musée en 2014, à la suite de l’abolition de son poste. Mme Schryer a refusé de commenter ce sujet.

Un « free for all »

Philippe Beaudry, en 1984, à l’époque où, de son propre aveu, il ressemblait au capitaine Haddock.
Photo courtoisie
Philippe Beaudry, en 1984, à l’époque où, de son propre aveu, il ressemblait au capitaine Haddock.

M. Beaudry reconnaît qu’un véritable «free for all» a régné pendant de nombreuses années dans la communauté des plongeurs qui exploraient le navire. Il maintient toutefois qu’il a toujours déclaré ses découvertes au receveur d’épave de Rimouski en vertu de la Loi sur la marine marchande du Canada.

«Mais il n’y avait pas de permis à demander, à l’époque!» s’insurge-t-il. Il souligne qu’il a lui-même milité pour que l’épave soit classée objet patrimonial afin de mettre fin au pillage, ce qu’a fait le gouvernement du Québec, en 1999.

Depuis, il est obligatoire d’obtenir un permis de recherche archéologique avant de prélever quelque objet du bateau, confirme Anne-Sophie Lacroix, relationniste au ministère de la Culture du Québec.

L’épave a aussi été classée comme un lieu historique national du Canada, en 2009. Parcs Canada a cependant précisé au Journal qu’elle n’a aucune juridiction sur les artefacts du paquebot.

«Sans ces plongeurs, on connaîtrait beaucoup moins l’histoire de l’Empress et il n’y aurait aucune collection», souligne Serge Guay, directeur du site historique de la Pointe-au-Père, à Rimouski.

Le site a d’abord porté le nom de Musée de la mer et avait d’ailleurs été créé en 1980 par des plongeurs, dont M. Beaudry, pour exposer leurs artefacts du paquebot.

Les plongeurs et le film Titanic en 1997 ont grandement nourri l’intérêt de la population pour l’histoire de l’Empress of Ireland, selon M. Guay.

 

Il a déménagé pour se rapprocher de l’épave de l’Empress

L’Empress of Ireland, paquebot à vapeur construit en 1906, faisait la liaison entre Québec et Liverpool, en Angleterre. Il mesurait 172 mètres de long et 20 mètres de large.
Photo courtoisie
L’Empress of Ireland, paquebot à vapeur construit en 1906, faisait la liaison entre Québec et Liverpool, en Angleterre. Il mesurait 172 mètres de long et 20 mètres de large.

Le bureau de l’explorateur Philippe Beaudry est décoré des milliers d’artefacts qu’il a récoltés au fil de ses explorations depuis 50 ans. «C’est un bureau, pas besoin de frapper à la porte», répond-il un peu sèchement à l’arrivée du Journal. Aux premiers abords, l’homme de 70 ans n’a pas que l’allure du capitaine Haddock, il semble aussi en avoir le caractère.

Mais à force de parler de plongée sous-marine, le vieux plongeur s’adoucit.

Sa passion pour l’épave remonte aux années 1960 alors qu’il explorait les lacs et les rivières. Puis, en 1964, il a entendu parler de la découverte de l’Empress of Ireland qui repose, encore aujourd’hui, à plus de 140 pieds dans les profondeurs de l’estuaire du Saint-Laurent. «Un employé d’une boutique d’équipement de plongée m’a dit que c’était la Mecque des plongeurs», dit-il.

Dès lors il n’avait plus qu’un objectif: nager dans les entrailles de l’épave.

Des plongées risquées

À sa première plongée en 1970, il remonte des artefacts. À cette époque, M. Beaudry faisait carrière comme directeur des finances pour différentes compagnies, à Montréal.

Puis chaque été, il retournait dans le Bas-Saint-Laurent pour plonger.

Sa passion pour l’Empress devenant de plus en plus prenante, il s’installe à Rimouski et ouvre une boutique d’équipement de plongée, en 1976. Il participe aussi à la fondation du Musée de la mer. Il revient toutefois à Montréal cinq ans plus tard et s’intéresse ensuite à l’histoire des survivants du naufrage et à leurs descendants.

En raison des mauvaises conditions d’entreposage au Musée de la mer au début des années 80, il a retiré une grande partie de ses objets. Il organise ensuite différentes expositions avec sa collection.

M. Beaudry dit avoir échappé à la mort à trois reprises lors de ses plongées sur le site de l’Empress. Même si le lieu est relativement facile d’accès, ce qui a d’ailleurs attiré de nombreux plongeurs et contribué au pillage, les plongées ne sont pas pour des amateurs, dit M. Beaudry. Les températures sont froides et la vision est limitée. Depuis la découverte de l’épave, six plongeurs y ont laissé leur vie.

Dans les années 90, les nombreuses fouilles désorganisées deviennent préoccupantes. M. Beaudry milite alors pour la protection de l’épave. Le navire est aujourd’hui protégé et le plongeur lui a fait ses adieux en 2006. «Je ne suis pas nostalgique de mes plongées, j’ai le sentiment du devoir accompli», affirme-t-il.

L’homme de 70 ans est toujours un grand passionné des fonds marins. «En plongée, on se retrouve dans une bulle, c’est un monde un peu euphorique où les couleurs et les formes sont différentes», explique-t-il. On oublie tout ce qui se passe en surface.» Il plonge encore plusieurs fois par année. «L’an dernier, j’ai plongé 76 fois! Pas pire pour un petit vieux, hein?»

 

Chronologie de l’Empress of Ireland

Philippe Beaudry possède encore de nombreux objets de la Canadian Pacific Steamship Company à qui appartenait l’Empress.
Photo d'archives

29 mai 1914 : l’Empress of Ireland sombre dans les eaux du fleuve Saint-Laurent au large de Sainte-Luce, à environ 25 kilomètres de Rimouski. En tout, 1012 personnes meurent.

17 juillet 1964 : découverte de l’épave à plus de 140 pieds de profondeur.

15 avril 1999 : le ministre de la Culture et des Communications accorde le statut d’objet patrimonial à l’épave.

En 2000 : un collectionneur américain offre 1,5 M$ à M. Beaudry pour sa collection. L’Agence des services frontaliers lui refuse le permis d’exportation.

En 2007 : le Musée de la civilisation s’intéresse à sa collection.

20 avril 2009 : la Commission des lieux et monuments historiques du Canada classe le site comme un lieu historique national du Canada.

2012 : au terme de cinq ans de négociations, le musée et M. Beaudry s’entendent. La collection est vendue pour 1,75 million $ en argent et 1,3 million $ en reçus d’impôt.