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Des passionnés d’arbres

Les arbres exceptionnels sont trop mal protégés, estiment des passionnés

Charles L’Heureux est illustrateur d’arbres. Au parc Joyce d’Outremont, l’érable à sucre est le king de la place, dit-il.
Photo Le Journal de Montréal, Annabelle blais Charles L’Heureux est illustrateur d’arbres. Au parc Joyce d’Outremont, l’érable à sucre est le king de la place, dit-il.

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Certains les remarquent à peine. D’autres sont prêts à s’enchaîner pour éviter qu’on les abatte. Pour Suzanne Hardy, les arbres représentent le projet d’une vie et elle arpente le Québec à la recherche d’arbres d’exception depuis 25 ans.

«Je suis un peu comme une missionnaire. J’ai été parmi les premières à m’intéresser à notre patrimoine d’arbres», dit-elle.

À son avis, les Québécois connaissent trop peu leurs arbres et les gouvernements font trop peu d’efforts pour les protéger. Mme Hardy a notamment participé à la création d’un inventaire pour le Mont-Royal, en 2011.

Elle a aussi conçu pour Hydro-Québec une base de données d’arbres remarquables sur son réseau.

La Ville de Québec, où Mme Hardy habite, a également fait appel à son expertise en 2009 pour répertorier ses grands arbres.

Ces jours-ci, elle travaille sur un projet semblable pour le Conseil régional de l’environnement de Laval.

Mais elle voit plus grand. Son ambition est de réaliser une immense base de données des arbres remarquables à travers tout le Québec.

Suzanne Hardy, passionnée des arbres
Photo courtoisie
Suzanne Hardy, passionnée des arbres

3000 exceptions

Depuis 20 ans, cette technicienne en environnement agricole, qui a toujours travaillé avec des botanistes, y consacre toutes ses énergies.

Jusqu’à ce jour, elle a identifié quelque 3000 arbres exceptionnels.

«Les arbres sont les plus grandes créatures vivantes de la Terre, s’exclame-t-elle. Ce sont nos poumons, surtout en milieu urbain.»

Mme Hardy se donne encore un an ou deux pour compléter son registre.

Elle espère que son répertoire sera utile au gouvernement afin de mieux faire connaître nos arbres, et surtout de mieux les protéger.

Au Canada, comme au Québec, il n’y a pas de statut officiel à la pièce pour un arbre qui serait exceptionnel.

On protège plutôt un écosystème. «L’arbre est protégé s’il se trouve dans un site protégé, ou alors, cela repose sur des initiatives personnelles de citoyens ou d’un groupe», explique Guy Bussières, ingénieur forestier affilié au département des sciences du bois et de la forêt à l’Université Laval.

Espèce menacée

Une espèce d’arbres peut toutefois être désignée comme espèce menacée en vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables.

Mais sans registre, on ne sait pas toujours où se trouvent ces espèces. «Par exemple, l’érable noir, qui est menacé, ressemble comme deux gouttes d’eau aux érables à sucre, illustre Mme Hardy. Ça n’empêchera pas de couper un érable précis sur tel terrain. Le problème est plus souvent dans l’application des politiques.»

Peu d’interêt pour un registre

En ville, il faut généralement demander la permission avant de couper un arbre, mais les caractéristiques de l’arbre ne pèsent pas toujours bien lourd dans la balance devant le développement immobilier, déplore Suzanne Hardy.

«Il n’y a pas deux villes qui ont le même règlement, et, étrangement, lorsqu’il y a un développement immobilier, c’est soudainement facile d’avoir un permis pour abattre un arbre», dit la passionnée d’arbres.

Mme Hardy affirme qu’elle avait proposé à la Ville de Montréal un registre pour l’ensemble de la Ville, mais qu’elle s’était butée à une fin de non-recevoir.

Réal Ménard, responsable du développement durable, de l’environnement et des grands parcs à la Ville de Montréal, répond que l’absence de registre s’explique essentiellement par un manque de ressources pour se consacrer à cette tâche exhaustive.

«Le problème avec un éventuel registre n’est pas tant une question de pertinence, c’est évident que ça l’est, mais imaginez le défi que ça représenterait de recenser et de qualifier les 1,2 million d’arbres que l’on compte à Montréal», explique-t-il.

M. Ménard souligne que les arrondissements peuvent aussi adopter leur propre politique de protection des arbres. C’est notamment le cas de Saint-Léonard qui a été le premier à adopter un règlement sur la protection des arbres rares, matures, centenaires ou d’intérêt local, en 2012.

Les écosystèmes d’abord

Du côté du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, on dit s’intéresser d’abord à la protection des écosystèmes avant de chercher à protéger des arbres à la pièce.

«C’est rare qu’on accumule des informations sur des arbres de façon individuelle. On ne cible pas spécialement un spécimen en particulier», confirme Normand Villeneuve, ingénieur forestier au ministère.

«Un registre n’a pas vraiment d’intérêt en termes de conservation. On identifie plutôt des milieux qui peuvent être préservés pour leur diversité biologique. L’identification d’un arbre à l’échelle mondiale semble plutôt anecdotique», poursuit-il.

En février 2013, à l’occasion de la journée des données ouvertes, la Ville de Montréal a rendu publiques ses données sur ses arbres. Deux applications ont été créées dans la foulée. Le Centre de la science de la biodiversité du Québec a créé un outil permettant d’identifier sur Google Map 274 277 arbres publics.

L’application Branché, elle, permet de repérer sa position et d’afficher sur son téléphone les espèces d’arbres que l’on croise.

Plus de 200 000 arbres sont ainsi répertoriés. Tout citoyen peut signaler une infestation constatée sur un arbre.

Hydro s’occupe de ses arbres remarquables

Depuis 2005, Hydro-Québec a entrepris de répertorier les arbres remarquables qui se trouvent sur son réseau.

Suzanne Hardy a dénombré pour la société d’État 1264 arbres d’intérêt pour leur grosseur, leur rareté, leur essence, etc. Ces arbres sont ainsi géoréférencés. Lorsqu’Hydro-Québec agrandira son réseau, elle pourra ainsi modifier son tracé pour éviter de couper un de ces arbres.

«En maintenance, on doit parfois élaguer, et les informations sur nos arbres seront prises en considération dans l’évaluation environnementale, ce qui entraînera une intervention minimale», précise Gervais Pellerin, membre de l’équipe de l’unité environnement qui s’occupe de la protection des milieux naturels chez Hydro-Québec.

Ils épient les beaux spécimens

Certains observent les belles femmes, certains les dessinent. D’autres observent les arbres et partagent leurs observations sur Facebook. «Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sapin baumier sans jamais oser le demander». C’est le genre d’information que l’on peut lire sur la page Arbres remarquables et boisés du Québec, qui compte plus de 4600 mentions «j’aime». Charles L’Heureux, qui a créé cette page, observe les arbres depuis 10 ans.

«Il y a six ans, j’ai créé le site et ça m’a permis de rencontrer des gens, on s’organisait des sorties dans les Cantons-de-l’Est pour observer des arbres», dit-il.

En 2010, cet illustrateur a ainsi arpenté les rues de Montréal en compagnie de la journaliste Bronwyn Chester. Elle rédigeait une chronique sur les arbres qu’il illustrait pour le quotidien The Gazette. Les chroniques de la journaliste ont été rassemblées dans un recueil, Island of Trees.

Arbres de 1000 ans

Les plus vieux arbres du Québec sont des cèdres situés dans l’aire protégée des îles du lac Duparquet, à un peu moins de 50 km de Rouyn-Noranda, en Abitibi. «On a dénombré 960 cernes sur un cèdre — ce qui permet de connaître l’âge de l’arbre —, il y a 20 ans, et même si on n’a pas compté 1000 cernes, on peut penser qu’il y a une vingtaine d’arbres de plus de 1000 ans dans ce secteur», explique Yves Bergeron, professeur chercheur à l’Institut de recherche sur les forêts à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

Bien souvent, les arbres ne se rendent pas au bout de leur vie.

«Il y a toujours quelque chose qui les tue, les coupes d’arbres, le vent, la maladie ou les incendies», dit M. Bergeron. Mais ces cèdres, qui ont poussé sur une île, ont ainsi traversé de nombreuses intempéries.