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On ne dort plus assez

La lumière bleue des écrans trouble nos nuits en éliminant l’hormone du sommeil

Les gens ne font pas le lien entre leur fatigue, la mauvaise qualité de leur sommeil et les écrans, observe une ergothérapeute. «Notre système ne se repose plus. Je le vois chez mes étudiants», dit aussi Johanne Roby, professeure de chimie.
Photo Fotolia Les gens ne font pas le lien entre leur fatigue, la mauvaise qualité de leur sommeil et les écrans, observe une ergothérapeute. «Notre système ne se repose plus. Je le vois chez mes étudiants», dit aussi Johanne Roby, professeure de chimie.

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La lumière bleue des DEL est partout: tablettes, ordinateurs, téléviseurs, téléphones intelligents et, de plus en plus, l’éclairage. Jamais, depuis­­ l’invention de l’ampoule électrique il y a 136 ans, l’humain n’a été exposé à une telle intensité lumineuse. Bienvenue dans le côté sombre du progrès.

De longues heures d’étude sur l’ordinateur en soirée, quelques visites sur Facebook avant de dormir et un lampadaire dans la rue qui éclaire directement la fenêtre de sa chambre à coucher: il n’en fallait pas plus pour détériorer le sommeil de Maude Sévigny.

«Je m’endormais difficilement, j’étais plus stressée, moins reposée et plus vulnérable à l’anxiété», explique l’étudiante de 25 ans qui a dû quitter son appartement et changer ses habitudes de sommeil.

«Depuis que j’ai cessé les écrans une heure avant de dormir, je vois une différence», dit-elle.

Avec l’explosion des progrès technologiques, c’est notre hygiène de sommeil qui est à revoir complètement, affirme Marc Hébert, professeur au département d’ophtalmologie de l’Université Laval.

«La lumière bleue fait fuir l’hormone du sommeil. Elle dit au cerveau: “Réveille-toi, c’est le matin!” Le jour c’est bien, on est stimulé, mais le soir, c’est moins bon. Résultat: on ne dort plus, ou moins bien. Ça va affecter les générations à venir», explique l’expert en chronobiologie, la science qui étudie l’impact de la lumière sur l’horloge biologique.

Des enfants trop stimulés

M. Hébert croit que l’éclairage domestique aux diodes électroluminescentes (DEL) est à éviter en soirée.

«Un ami à moi a une enfant de 3 ans qui n’arrivait pas à s’endormir le soir. En visitant sa maison, j’ai constaté que sa fille était exposée à de la lumière beaucoup trop intense. En modifiant le type d’éclairage, il a réglé le problème», raconte-t-il.

Infirmière à la clinique du sommeil de l’Hôpital Rivière-des-Prairies, Évelyne Martello traite ces jeunes surstimulés par la technologie.

«Il y a un réel problème avec tous ces appareils­­ dans leur chambre. Les enfants qui dorment mal peuvent devenir anxieux, les taux d’absentéisme augmentent à l’école et leur performance cognitive en est affectée», observe-t-elle.

Mieux rêver

«Notre système ne se repose plus. Je le vois chez mes étudiants. Le soir, ils n’arrivent plus à s’endormir. Je leur dis: “Ferme ton ordi et va te coucher!”» relate Johanne Roby, professeure au département de chimie du Cégep de Sherbrooke.

La surexposition à la lumière nocturne inquiète aussi Lucie Martineau. Ergothérapeute depuis près de 30 ans, elle évalue à 90 % la proportion de ses patients souffrant actuellement de pollution lumineuse.

«Le sommeil, c’est la première chose que je regarde. Mes patients ne font pas le lien entre leur état de santé et les écrans, observe­­-t-elle. J’en avais une qui dormait avec un cellulaire sous l’oreiller. Une autre qui, depuis qu’elle a cessé les écrans le soir, s’est remise à rêver!»

Les ventes de mélatonine explosent

Les ventes de comprimés de mélatonine, la précieuse hormone du sommeil, ont plus que doublé ces quatre dernières années au pays.

L’an dernier seulement, les Canadiens ont dépensé quelque 27 M$ pour se procurer des comprimés de mélatonine au rayon des produits naturels­­.

Faire un lien entre la popularité de la mélatonine et les troubles du sommeil liés à la pollution lumineuse serait toutefois prématuré.

Avec Précaution

Selon les experts, la mélatonine en vente libre doit être prise avec précaution.

«Les effets de la mélatonine en comprimés sont modestes; elle n’agit pas comme un somnifère­­», explique Charles Morin­­, directeur du Centre d’étude des troubles du sommeil de l'Institut universitaire en santé mentale de Québec.

«Elle peut être utile aux travailleurs de nuit, aux personnes âgées, aux gens qui ont des décalages horaires et aux adolescents, dit-il. Mais elle ne convient pas à tous.»

Sans connaître la même progression spectaculaire, la consommation de somnifères est également en hausse au Québec, avec près de 7,5 millions de prescriptions en 2014.


Une hormone populaire

Valeurs des ventes de mélatonine au Canada:

  • 2011 : 12 M$
  • 2015 : 27 M$

Hausse de 125%

Toujours plus de somnifères

Nombre de prescriptions pour des somnifères au Québec:

  • 2010 : 7 055 386
  • 2014 : 7 475 825

Hause de 5,9%

source: Nielsen et RAMQ

« Une catastrophe annoncée »

– Richard Béliveau, chercheur en prévention du cancer

Les gens ne font pas le lien entre leur fatigue, la mauvaise qualité de leur sommeil et les écrans, observe une ergothérapeute. «Notre système ne se repose plus. Je le vois chez mes étudiants», dit aussi Johanne Roby, professeure de chimie.
Photo courtoisie

«La pollution lumineuse est une catastrophe annoncée. Le laxisme politique et social actuel va nous rattraper dans les prochaines années», affirme Richard Béliveau, docteur en biochimie.

Selon le chercheur en prévention et traitement du cancer, bien connu pour ses publications, l’hyperluminosité générée par nos activités nocturnes est une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.

Fléau sous-estimé

La moitié de la population dort moins de sept heures par nuit, rappelle M. Béliveau. La gestion inadéquate du sommeil est sous-estimée dans nos sociétés­­.

«Le sommeil est considéré comme une perte de temps, alors que c’est le mécanisme fondamental du rythme biologique», explique-t-il.

En plus d’augmenter les risques de développer certains types de cancer, la perturbation de notre rythme biologique due au manque de sommeil a un impact sur la glycémie, la protection contre les infections et la détoxification du cerveau, ajoute l’expert.

Les effets néfastes de la pollution lumineuse­­ sur la santé ne font toutefois pas consensus, convient-il.

«Il y a un décalage entre les décisions politiques et les progrès scientifiques. Il faut donc écouter ceux qui sont à la fine pointe de la recherche», croit Richard Béliveau.

La lumière artificielle inquiète également l’auteur d’une récente étude suisse publiée dans la revue Sleep Medicine sur la perturbation du sommeil par le cycle lunaire.

«Nous sommes soumis à une énorme quantité de lumière nocturne. Nous n’avons jamais aussi peu dormi de toute l’histoire de l’humanité. Quelques minutes de lumière en allant aux toilettes suffisent pour supprimer la mélatonine», explique José Haba-Rubio, de l’Université de Lausanne, au cours d’une entrevue accordée au Journal.

Des effets à venir

«Les effets des DEL à long terme seront­­ visibles dans 20, 30, 40 ans. Le problème, c’est qu’on ne le sait pas», croit pour sa part Marc Hébert, professeur à l’Université Laval et docteur en chronobiologie.

«L’état actuel des connaissances ne permet pas de tirer des conclusions, pense également Diane B. Boivin, directrice­­ du Centre d’étude et de traitement des rythmes circadiens de l’Institut Douglas. Oui, nos sociétés sont de plus en plus éclairées la nuit, mais doit-on s’en alarmer?

«On est dans la spéculation. On ne connaît pas l’ajustement à long terme de l’organisme», conclut-elle.


30%: Proportion d’adultes souffrant de troubles du sommeil dans les pays industrialisés.

5000$: Coût annuel pour une personne souffrant de troubles du sommeil, en raison de la baisse de productivité et de l’absentéisme que l’insomnie entraîne.

20 minutes de moins

La suppression de la mélatonine, cette hormone du sommeil qui est si sensible à la lumière bleue émise par les DEL des écrans, a un impact mesurable sur nos nuits. En son absence, le sommeil profond diminue de 30 %, la durée totale du sommeil est amputée de 20 minutes et le temps pour s’endormir augmente de 5 minutes, selon une étude du chercheur suisse Christian Cajochen.

Des lunettes pour protéger son sommeil

Les gens ne font pas le lien entre leur fatigue, la mauvaise qualité de leur sommeil et les écrans, observe une ergothérapeute. «Notre système ne se repose plus. Je le vois chez mes étudiants», dit aussi Johanne Roby, professeure de chimie.
Photo courtoisie, PIERRE-YVES CARBONNEAU VALADE

Pour contrer les effets des écrans qui détruisent la mélatonine et nuisent au sommeil, certaines entreprises ont lancé des lunettes orangées. On les appelle «Blue blocking glasses» et on les retrouve notamment en vente libre sur internet. Ces lunettes bloquent-elles réellement la lumière bleue? «Nous les avons testées. Certaines sont efficaces, d’autres pas du tout. [Nous serions] plus portés à faire confiance aux produits que vend un optométriste­­», confient les professeurs Johanne Roby et Martin Aubé, qui étudient les effets de la pollution lumineuse­­.

 

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