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Un Québécois sur deux est stressé par sa situation financière

Les Québécois rêvent d’échapper à leur routine frénétique pour avoir une vie plus équilibrée

stress ferme
Photo Le Journal de Montréal, Chantal Poirier Mélissa Daigle et son conjoint Simon Hamelin rient quand ils entendent le bulletin de la circulation à la radio.

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Héloïse Archambault et Annabelle Blais
Le Journal de Montréal

 

Le stress est sans contredit omniprésent dans la vie des Québécois, révèle un sondage Léger exclusif réalisé pour Le Journal-TVA. L’argent, la santé et le manque de temps: voilà ce qui les empêche de dormir.

Premier constat: un Québécois sur deux est stressé par sa situation financière, indique le sondage.

«C’est énorme, réagit Christian Bourque, vice-président exécutif chez Léger. Les Québécois ont peur de devenir pauvres. Le Québec cassé, ça fait un Québec stressé.»

Exaspérés par le stress, plus de la moitié des Québécois souhaiteraient changer de style de vie et de travail.

Ils ont quitté leur vie de ville

«Ça n’avait plus de bon sens. Il fallait que je sorte de là», confie Mélissa Daigle, qui perdait 4 h 30 par jour pour aller travailler. En 2011, avec son conjoint, ils ont quitté leur vie en ville pour se lancer en production animale.

Le stress est un phénomène naturel chez l’humain, mais les facteurs qui le provoquent ont beaucoup évolué au fil du temps.

Longtemps stressés par les décès infantiles et la famine, les Québécois sont maintenant surtout préoccupés par leur qualité de vie.

«L’image du stress change», précise M. Bourque.

Selon le sondage, la grande majorité (68 %) des Québécois croient que nous vivons à une époque plus stressante qu’auparavant. Ce taux grimpe même à 72 %, chez les moins de 45 ans.

Moins de temps pour relaxer

«Ce ne sont plus les mêmes stresseurs. On a moins de temps pour relaxer, mais on ne vit pas dans une guerre, et les enfants ne meurent pas en bas âge comme avant, nuance Camillo Zacchia, psychologue à l’Institut Douglas en santé mentale, à Montréal. Mais, le rythme de vie est tellement rapide qu’on a une pile de stresseurs mineurs plus nombreux.»

«Il y a plus de nouveauté, d’imprévisibilité. Pensons aux nouvelles technologies, il y a toujours quelque chose de nouveau qui sort. L’ego est plus menacé», ajoute Sonia Lupien, directrice du Centre d’études sur le stress humain de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (CESH).

Grâce à ce sondage, Le Journal vous présentera tout au long de la semaine le portrait du stress et de l’anxiété chez les Québécois. Signe que le stress est lié à la situation financière, les gens à faible revenu sont davantage atteints.

Un constat qui n’étonne pas Carole Laberge, conseillère budgétaire à l’Association de coopérative d’économie familiale (ACEF) du Nord de Montréal.

« Ce n’est jamais assez »

«Dans notre société, quand tu n’as pas d’argent, tu n’as pas de dignité, pas de vie», dit-elle.

«Avant, les gens utilisaient le crédit pour des grosses dépenses, comme une voiture ou des meubles. Maintenant, les gens mangent sur leur carte de crédit. C’est rendu là.»

«Nous vivons dans une société basée sur le marketing, précise M. Zacchia. Ça crée un stress, ce n’est jamais assez, même chez les riches. Après la maison, c’est le chalet et ensuite le bateau.»

 

Un couple a quitté sa vie en ville pour élever du bœuf à la campagne

 

Un couple a réalisé le rêve que beaucoup de Québécois n’osent pas faire. Ils ont vendu leur maison en ville, quitté leurs emplois et déménagé à la campagne pour fuir le trafic et le stress.

«Ça prend juste le coup de pied dans le derrière! assure Mélissa Daigle, 29 ans. Les gens savent qu’ils ne sont pas bien, mais ils ont peur du changement.»

Loin du stress

«Qu’ils le fassent! Ce n’est pas si compliqué!» ajoute son conjoint, Simon Hamelin, 44 ans, un «gars de la ville» qui ne regrette absolument pas son choix.

Voilà maintenant quatre ans que ce couple vit dans un rang à Saint-Bernard-de-Michaudville, en Montérégie, loin du stress quotidien de la métropole. Parents de deux jeunes enfants, ils sont les pionniers de la production de bœuf wagyu au Québec, mieux connu sous le nom de bœuf de Kobe. Un produit de luxe pour les amateurs de viande.

«C’est génial, la vie ici. On n’a pas de routine, pas d’horaire. Dimanche ou lundi, ça ne change rien. Je ne regarde jamais ma montre!» témoigne la mère.

Pourtant, ce couple n’était pas prédestiné à cette vie. Travaillant dans le décor commercial, M. Hamelin vivait à Blainville, sur la rive nord de Montréal. Il affrontait le trafic au quotidien.

«En sortant de la rue, chez nous, c’était bloqué!» dit-il.

De son côté, Mélissa Daigle avait grandi sur le rang où ils habitent aujourd’hui. Passionnée de design de mode, elle croyait pouvoir s’adapter à la vie en ville. Or, la réalité du trafic matinal a fini par la rattraper.

«Je partais à 4 h pour éviter le trafic et je dormais dans mon auto en arrivant à Montréal, raconte celle qui vivait dans les Laurentides. Je faisais 4 h 30 de transport par jour. Ça n’avait aucun bon sens.»

Après être devenue l’employée de Simon Hamelin, puis sa conjointe, la femme a réalisé que la campagne lui manquait. Bien qu’il n’avait «jamais touché à une vache de sa vie», son chum y songeait aussi. «Ça me trottait dans la tête, je ne voulais pas élever mes enfants en ville», dit-il.

En 2011, ils ont plongé. À l’époque, aucune banque ne voulait leur prêter l’argent pour lancer leur entreprise, un investissement de 150 000 $.

Ils ont maintenant 60 bœufs.

Aucun regret

Comme l’arrivée à maturité des bêtes est plus longue avec le bœuf wagyu (29 mois plutôt que 16 mois), l’entreprise Kobec commence à produire de la viande. Et, déjà, presque toute la production de 2016 et 2017 est vendue.

«Le niveau de stress a vraiment diminué depuis qu’on vit ici. On ne retournerait jamais en arrière», dit le père.

Et quand ils entendent le bulletin du trafic à la radio? «On rit et on change de poste!» rigolent-ils.

 

55 % veulent un autre style de vie

 

Ce sont surtout des gens stressés qui disent vouloir changer de style de vie ou de travail, selon Christian Bourque, de Léger.

Le sondage montre que le même pourcentage de Québécois rêvent de changer de mode de vie et de travail: 55 % dans les deux cas.

«Souvent, quand les gens veulent changer, c’est parce qu’il manque quel­que chose ou parce que ça prend trop de place dans leur vie sociale. Au-delà du salaire, le sentiment d’engagement est important», constate le psychologue Camil­lo Zacchia.

«Tout va tellement vite dans nos vies, on ne se pose pas beaucoup de questions, mais lorsqu’une situation de vie survient, comme le décès d’un proche, on se demande alors souvent: “Est-ce que la vie serait mieux ailleurs? Dans un autre travail, dans un autre style de vie, dans une autre relation?”», explique le psychologue François St-Père.

La mi-parcours de son petit chemin de vie est aussi source de stress. C’est la fameuse crise de la quarantaine. «On réalise que la vie a une fin un jour, on se dit qu’on veut avoir plus de fun et ça entraîne de grandes remises en question», explique M. St-Père.

Cela se manifeste de différentes façons et certains sont prêts à tout. Que ce soit un homme souhaitant réduire son niveau de vie qui abandonne une carrière et un salaire à 400 000 $ pour fabriquer des meubles ou un couple qui décide d’essayer l’échangisme, illustre M. St-Père.

Faut-il s’inquiéter qu’un Québécois sur deux rêve de changer sa vie? Pas nécessairement. «C’est une bonne chose qu’une personne aspire à un bonheur plus grand, mais ça ne veut pas dire que ça va faire le bonheur des autres autour de nous», croit M. St-Père.

Vouloir changer de vie est un luxe de notre époque.

«Dans les années 1940 et avant, quand tu avais 12 enfants et que la religion était au cœur des relations, que les gens peinaient à y arriver, personne ne pouvait se permettre de vivre des remises en question et ils vivaient, bien souvent, malheureux en couple», expli­que M. St-Père.

 

Préoccupée par l’argent et par sa santé 

 

Carole Carignan était une travailleuse acharnée. Au plus fort de sa carrière, elle gagnait un salaire de 70 $ l’heure. Elle n’avait jamais connu la faim. Puis sa vie a basculé. Elle vit aujourd’hui du bien-être social et souffre de douleurs chroniques.

Âgée de 56 ans, Mme Carignan s’inquiète tous les jours pour son portefeuille. Avec un chèque de bien-être social de 820 $ par mois et un loyer de 420 $ à Lachine, elle a du mal à boucler ses fins de mois.

« Il me reste du fromage »

«C’est vraiment un gros stress», soupire-t-elle. À la fin février, il lui reste 4,70 $ pour finir le mois. «Il me reste du fromage, je n'ai plus de pain. Aujourd’hui, je vais manger des saucisses à hot-dog et peut-être une tomate.»

Sa santé génère aussi son lot d’angoisses. Depuis 30 ans, elle souffre de fibromyalgie, une maladie qui se caractérise par des douleurs chroniques et qui affecte particulièrement les femmes.

«Je vis seule et je fais de grosses crises d’anxiété à cause de ma situation. Ça m’inquiète pour l’avenir», dit-elle.

En plus de sa maladie, elle souffre aussi de douleurs chroniques depuis 2004 en raison d’une vilaine blessure au travail. 

Après 20 ans à travailler comme préposée aux bénéficiaires, elle a exercé le métier d’experte en sinistres et elle gagnait très bien sa vie. Mais un pépin administratif lui a fait perdre son permis. 

Elle s’est alors trouvé un emploi dans le transport adapté. Lors d’un déplacement, elle a subi une déchirure musculaire à l’épaule. Depuis, elle est en arrêt de travail et a dû être opérée.

CSST, BS, gros stress

«Du jour au lendemain, je me suis retrouvée handicapée physique, la CSST a arrêté de me payer et j’ai dû aller sur le BS. Ç’a été dur à accepter», reconnaît-elle. 

Il y a deux ans, elle n’y arrivait plus. Elle se sentait prise à la gorge, le stress était insoutenable. 

«J’ai commencé à penser au suicide», confie-t-elle. Elle avait même élaboré un plan pour mettre fin à ses jours, mais elle ne l’a pas mis à exécution.

Elle s’est plutôt tournée vers l’Association coopérative d’économie familiale (ACEF) du Sud-Ouest de Montréal. 

«On m’a écoutée et on m’a aidée à établir un budget, dit-elle. Aujourd’hui, ce n’est pas plus l’enfer qu’avant, même si, chaque fin de mois, j’ai l’impression d’être aux portes de l’enfer. Heureusement, j’ai un bon cercle d’amis pour m’aider.»

 

Selon vous, quels sont les facteurs les plus importants qui vous causent du stress ? 

Les répondants pouvaient identifier leur premier, deuxième et troisième facteur de stress

  • 2 %: Être victime de vol ou agression
  • 2 % Être victime de discrimination
  • 8 %: Mes études
  • 9 %: Prendre soin de mes enfants
  • 11 %: Le manque de travail
  • 13 %: Prendre soin des autres
  • 19 %: Mes relations personnelles
  • 22 %: Mon équilibre émotif
  • 27 %: Mon travail
  • 28 %: Le manque de temps
  • 28 %: La santé de ma famille
  • 34 %: Ma santé physique
  • 51 %: Ma situation financière

 

Stressés, mais heureux

La très grande majorité des Québécois se disent heureux, montre le sondage.

«Les gens sont stressés, mais ils ont l’impression qu’ils sont capables de bien vivre avec et de gérer leurs problèmes», souligne Christian Bourque, analyste chez Léger. 

Selon le sondage, pas moins de 90 % des répondants se sont estimés heureux et ce taux monte même à 95 % dans les familles avec enfants. D’ailleurs, le psychologue Camillo Zacchia rappelle que le stress n’est pas mauvais en soi, mais que tout est une question d’équilibre. 

«C’est bon d’avoir des intérêts et d’être occupé. La question est: avez-vous le temps d’apprécier ce que vous avez?» 

La clé du bonheur en trois mots, selon lui, c’est: «Baissez vos attentes».

 

Fins de semaine

Pour 55 % des Québécois, les fins de semaine ne suffisent souvent pas pour se remettre en forme et attaquer une nouvelle semaine. 

«On court après le travail, après la garderie, mais la fin de semaine, on court après la partie de soccer. On court, on court, on court. La fin de semaine n’est pas un répit pour recharger les batteries», analyse Christian Bourque. 

Même que pour 41 % des gens, les vacances annuelles ne permettent pas toujours de recharger les batteries.

 

Montréalais c. Québec 

La moitié (51 %) des résidents de la région de Montréal considèrent que leurs journées sont stressantes, soit plus que la moyenne provinciale (45 %). Dans la région de Québec, ce taux baisse à seulement 36 %. «À Montréal, le temps qu’on perd pour se rendre du point A au point B s’ajoute à tout le reste», croit Christian Bourque. 

Au travail, la situation n’est guère plus zen, alors qu’un Québécois sur deux considère que ses journées sont stressantes au boulot. 

 

L’hiver c. l’été 

Selon le sondage, les trois mois de l’année où les Québécois ont le moins d’énergie sont respectivement janvier, février et novembre.  

«Le sondage a été réalisé en février et les gens ont une écœurantite aiguë. Peut-être que les résultats varieraient un peu en avril, quand les journées allongent et que les oiseaux commencent à chanter. On voit les effets des saisons dans la production d’hormo­nes de stress», dit Sonia Lupien, directrice du CESH.

 

Conjoint stressant

Par ailleurs, le quart des Québécois considèrent leur conjoint comme une source de stress. Le taux grimpe même à 39 % chez les gens de 35 à 44 ans.

«Le stress en couple est souvent généré par les attentes auxquelles on n’est pas en mesure de répondre ou auxquelles l’autre ne répond pas», explique le psychologue spécialisé en thérapie de couple François St-Père. Ça pourrait être les tâches de la vie quotidienne, la façon d’élever les enfants ou une sexualité insatisfaisante.

Notre sondage révèle également qu’un répondant sur cinq reconnaît qu’il lui arrive d’avoir envie de changer de conjoint.

Du côté des célibataires, le statut de personne seule est une source de stress pour 27 % d’entre eux.

 

 


MÉTHODOLOGIE

Sondage effectué par la firme Léger auprès de 1005 Québécois de 18 ans et plus, du 1er au 6 février 2016. Marge d’erreur de +/- 3,1 %, dans 19 cas sur 20.