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Elle était «motivée par la rage»

Stéfanie «Matricule 728» Trudeau déclarée coupable de voies de fait lors d’une arrestation jugée illégale

Matricule 728
Photo Le Journal de Montréal, Chantal Poirier L’ex-policière Stéfanie Trudeau est restée de marbre en entendant le verdict et muette en passant devant les journalistes.

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Stéfanie Trudeau, alias Matricule 728, a été reconnue coupable de voies de fait, jeudi, par un juge qui a décrié son comportement rageur et ses arrestations «brutales, illégales et injustifiables».

Dans un long jugement qu’il a pris deux heures à lire, le juge Daniel Bédard a répété trois fois qu’il n’avait pas cru l’ex-policière du SPVM – qui a discrètement pris sa retraite l’automne dernier – quand elle avait voulu justifier ses actes, à son procès.

«La crédibilité de l’accusée et celle de son collègue ne sont pas au rendez-vous», a-t-il dit en évoquant les témoignages de la policière de 20 ans d’expérience et celui de son coéquipier, qui en était à son deuxième mois de patrouille le soir du 2 octobre 2012, dans l’arrondissement Plateau-Mont-Royal.

« Excessive et démesurée »

Le juge a estimé que l’arrestation «sans motif» de Serge Lavoie, un musicien de 52 ans, a été «motivée par la rage» de l’accusée «et non par la nécessité». Elle a déployé une «force excessive et démesurée».

Cette «intervention aurait dû se terminer par la simple remise d’un constat d’infraction» de 146 $ pour avoir consommé de l’alcool sur la voie publique, a insisté le juge.

La bavure a débuté quand Rudi Ochietti, un ami de Lavoie, s’est retrouvé menotté dans le dos, face contre terre, après que «Matricule 728» et son coéquipier l’eurent vu avec une bouteille de bière à la main, devant le 4381 de la rue Papineau.

Invité à s’identifier, Ochietti leur avait demandé pourquoi. Ce que l’accusée a interprété comme un refus d’obtempérer, a déploré le magistrat.

«Sa réaction a été aussi intempestive que soudaine», a tranché le juge en qualifiant aussi cette arrestation d’illégale.

Corriger les insultes

Serge Lavoie – dont le père était policier – a ensuite injurié «Matricule 728», sans pour autant entraver le travail de la patrouilleuse, d’après le juge.

«Ce n’est alors pas la policière qui part à la poursuite d’un citoyen pour entrave, c’est Stéfanie Trudeau qui part corriger celui qui l’a insultée», a-t-il imagé.

Les enregistrements vidéo et audio de la scène, réalisés par la victime et ses amis et mis en preuve au procès, ont pesé lourd dans le verdict. Le juge y a fait référence pour appuyer la version de ceux que «Matricule 728» appelait les «gratteux de guitare».

La poursuite, représentée par Me Jean-Simon Larouche, n’a pas précisé la peine qu’elle réclamera. Mme Trudeau, 43 ans, connaîtra sa sentence au printemps, à une date à déterminer.

♦ L’ex-policière est passible d’une peine maximale d’emprisonnement de six mois ou d’une amende pouvant aller jusqu’à 2000 $.

Ce que le juge a dit

«Cette interpellation brusque et dépourvue de tout civisme est le prélude [...] d’une intervention qui dégénère à la vitesse grand V.»

«Est-ce que les propos disgracieux et dégradants [de Serge Lavoie] envers l’accusée constituaient de l’entrave? Pas dans ce cas-ci, puisque son ami [Rudi Ochietti] était déjà au sol et ces insultes n’empêchaient nullement les policiers d’arriver à leurs fins.»

«Dès le départ, cette arrestation est sans motif et il y a eu voies de fait. Et même si l’arrestation de Serge Lavoie avait été légale [...] des voies de fait ont quand même été commises en raison de l’usage d’une force excessive et démesurée par l’accusée.»

«L’enregistrement audio [d’une conversation entre la policière et sa conjointe] est pertinent puisqu’il démontre ce que l’accusée pense des personnes arrêtées et peut expliquer son comportement lors de l’intervention.»

«Ce n’est pas le procès de la police, mais bien celui d’une policière.»

La séquence des événements

Stéphanie Trudeau avait été captée sur vidéo en train de pratiquer une encolure sur Serge Lavoie, le 2 octobre 2012.
Photo capture d'écran, Youtube
Stéphanie Trudeau avait été captée sur vidéo en train de pratiquer une encolure sur Serge Lavoie, le 2 octobre 2012.

♦ À 21 h 30, Rudi Ochietti est interpellé alors qu’il boit une bière sur la rue Papineau.

«Heille toé! Ton permis de conduire et tes assurances!» lui aurait demandé Matricule 728.

  • Pourquoi? répond Ochietti.
  • Tu refuses de t’identifier? Veux-tu que je te crisse en dedans, mon tabarnac? aurait-elle rétorqué.

♦ Serge Lavoie arrive et filme la scène.

«C’est quoi ton matricule, madame? C’est-tu 728? Wo! Calme-toi, la grosse! Tu sais pas vivre, grosse niaiseuse! lui lance Lavoie.

  • Toi, t’es mieux de t’effacer. J’vas avoir affaire à toi quand j’vas avoir fini avec lui, réplique-t-elle.

♦ Lavoie entre au 4381 de la rue Papineau et la policière le suit à l’intérieur. Elle le traîne au bas d’un escalier et l’immobilise par une prise d’encolure.

«Tu m’entraves et t’es en état d’arrestation. M’as-tu compris? Si tu fight encore, je te fais une encolure pis tu vas perdre conscience. Tu vas perdre. As-tu compris?» lui dit-elle, en criant aux témoins de «dégager».

  • S’il vous plaît madame, vous m’étouffez, dit Lavoie, le visage écarlate, alors que la policière l’empoigne par le cou.

♦ Après l’intervention, Stéfanie Trudeau appelle sa conjointe policière. Leur conversation téléphonique est enregistrée par la caméra d’un témoin, qui avait été saisie et était toujours en fonction. Elle dit alors qu’elle vient d’arrêter des «ostie de carrés rouges», «des gratteux de guitare», «des rats», «des mangeux de marde».

 

Elle contestera le verdict en appel, selon son avocat

Déçue, mais pas vraiment surprise du verdict, Stéfanie Trudeau a vite chargé son avocat de porter sa cause devant la cour d’appel.

C’est ce que Me Jean-Pierre Rancourt a confirmé au Journal en sortant du palais de justice de Montréal, hier en fin de journée.

Jean-Pierre Rancourt, avocat
Photo Le Journal de Montréal, Chantal Poirier
Jean-Pierre Rancourt, avocat

«On va prendre le temps d’étudier le jugement, mais il y a certainement plusieurs points que nous entendons contester en appel. La volonté de Mme Trudeau est claire en ce sens», a dit le criminaliste bien connu.

Bouc émissaire

Selon lui, sa cliente se sent comme le bouc émissaire de la direction du SPVM, depuis que les médias et YouTube ont montré des images où elle asperge généreusement de poivre de Cayenne des manifestants, durant la crise étudiante du printemps 2012.

Reprenant les termes de la requête en arrêt des procédures qu’il a plaidé au tribunal, Me Rancourt a répété que Stéfanie Trudeau croit qu’on voulait «à tout prix» qu’elle soit accusée et «trouvée coupable».

Dans sa requête, la défense accusait la poursuite d’avoir abandonné les accusations d’entrave portées contre les personnes arrêtées par Matricule 728, le soir du 2 octobre 2012, en échange de leurs déclarations incriminantes pour pouvoir inculper la policière.

Le juge Daniel Bédard a rejeté ces arguments du revers de la main, estimant qu’il n’y avait aucune preuve d’abus de la part de la poursuite ni du SPVM dans cette affaire.

Policiers discrédités

Me Rancourt s’est aussi montré perplexe devant le peu de crédibilité que le juge Bédard a accordé aux témoignages de Stéfanie Trudeau et de six autres policiers.

Les policiers avaient tous déclaré que Serge Lavoie était fortement intoxiqué par l’alcool au moment des événements et certains ont mentionné que Lavoie et son ami Rudi Ochietti ont résisté à leur arrestation. Le juge ne l’a pas vu ainsi.

À l’opposé, Fabienne Modica, l’ex-conjointe de Serge Lavoie et témoin de son arrestation, s’est dite «soulagée» par le verdict.

«Ça nous donne confiance au système de justice», a-t-elle dit jeudi.