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Hommes en détresse

Près de deux hommes sur trois hésitent à demander de l’aide psychologique, selon un sondage

Anxious man on chair
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Si Superman et Batman existaient, ils souffriraient probablement de dépression. Les hommes qui aspirent à être des superhéros sont ceux qui hésitent le plus à demander de l’aide et qui sont plus à risque de souffrir, révèle une récente étude.

Si l’homme moderne est un père plus présent, plus engagé dans le partage des tâches domestiques, et est capable de parler de ses émotions, il lui est encore très difficile de demander de l’aide en période de crise.

Dans un sondage de la firme SOM réalisé auprès de plus de 2000 hommes dans le cadre des recherches du chercheur Gilles Tremblay à l’Université Laval, 57,8 % des répondants ont indiqué qu’ils hésitaient à demander de l’aide, même s’ils pensent que cela résoudrait leurs problèmes plus facilement. «C’est quand même assez inquiétant», dit le chercheur.

M. Tremblay étudie la dépression chez les hommes et leurs perceptions des services d’aides. Ses ­recherches, dont les conclusions ont été déposées au ministère de la Santé le mois dernier, lui ont ­permis de déterminer des besoins spécifiques aux hommes afin d’adapter les services.

«Les plus jeunes consultent un peu plus leurs amis alors que les plus âgés ont tendance à garder leurs problèmes beaucoup plus ­secrets. Par contre, le rapport aux services d’aide n’a pas beaucoup changé. Environ 85 % des hommes québécois veulent se débrouiller tout seuls lorsqu’ils ont un problème», explique M. Tremblay.

«Les hommes les plus stéréotypés sont plus à risque de dépression, parce que si on se donne comme objectif d’être un super­héros, ça n’existe pas et on a ­l’impression de ne pas répondre à cet idéal», ajoute-t-il.

Selon le sondage SOM, 45,4 % des répondants ont aussi dit être agacés si quelqu’un tentait de les aider lorsqu’ils étaient tristes ou préoccupés. Et 35 % affirmaient que s’ils étaient obligés de demander de l’aide, leur fierté en prenait un coup.

Manque de services

Un des problèmes observés est le manque de services adaptés aux hommes. Un répondant sur cinq ­estime que les services témoignent rarement ou jamais de sensibilité à l’endroit de leurs besoins.

«Quand on a des services plus adaptés, on est en mesure de rejoindre un peu plus la clientèle masculine », poursuit M. Tremblay. Parmi les obstacles liés aux services, les recherches recensent l’accueil froid, la réprobation de la colère, l’incapacité des intervenants à détecter la détresse d’un homme.

«Quand il est temps de consulter, l’homme a besoin de sentir qu’il est autonome, c’est un élément très important», illustre M. Tremblay. Il ajoute que les services d’aide doivent aussi élaborer des stratégies pour rejoindre les hommes dans leurs milieux, notamment dans les entreprises, les centres sportifs ou même les quincailleries.

DES INITIATIVES POUR HOMMES

♦ L’Agence de la santé et des services sociaux de la Montérégie a mis sur pied, en 2011, le projet For’homme afin de sensibiliser son personnel à l’intervention auprès de la clientèle masculine. Par exemple, ils ont amorcé des thérapies brèves et centrées sur les solutions, les intervenants ont appris à désamorcer les comportements agressifs et à comprendre la demande sous-jacente des hommes dépressifs.

♦ Pour aller chercher les hommes, l’association Les déprimés anonymes a augmenté sa visibilité, notamment dans le quartier gai. Il y a encore quelques années, les hommes représentaient environ 35 % de la clientèle de leur ligne d’écoute.

♦ Le Centre de prévention du suicide de Québec a conçu en 2013 un site pour les hommes, ­allume.org, afin de les aider à reconnaître les signes de la dépression et à les encourager à ­aller chercher de l’aide. «Laisse faire l’orgueil, y a des limites à ce qu’un homme peut endurer», peut-on lire sur la page d’accueil. Le Centre s’apprête maintenant à rejoindre les hommes dans les entreprises. «On reçoit davantage de demandes d’aide venant d’hommes, on se rapproche de 50 %, ce qui est encourageant puisqu’il n’y a pas très longtemps, c’était un homme pour trois femmes», explique Lynda Poirier, directrice générale du Centre.

hommes mal diagnostiquée

La dépression est sous-diagnostiquée chez les hommes. Souvent, les spécialistes se réfèrent aux symptômes davantage liés aux stéréotypes ­féminins, comme les larmes, pour leur évaluation des problèmes psychologiques masculins. Or, la dépression des hommes ne s’exprime pas de la même façon que celle des femmes. Voici quelques-uns des symptômes de dépression masculine, ­selon les recherches du Pr Gilles Tremblay.

♦ Certains hommes plus traditionnels ont tendance à surinvestir leurs activités (travail, sports, sexualité).

♦ Ils ont davantage tendance à s’automédicamenter avec l’alcool, la drogue, le jeu compulsif.

♦ L’agressivité est souvent un masque utilisé par les hommes pour cacher leur dépression.

♦ Les hommes cumulent souvent plusieurs facteurs de risque. Ils sont plus nombreux à rapporter un faible soutien social, particulièrement les 25-44 ans, et plus nombreux à ne pas avoir de confident.

♦ Les hommes plus traditionnels craignent d’être ­incompétents, vulnérables ou pas assez virils et ont tendance à camoufler leur dépression. Ils ont ­l’impression d’avoir échoué leur masculinité.

♦ Les hommes célibataires, séparés, divorcés ou veufs sont plus à risque de dépression que les hommes ­vivant en couple.

♦ Les effets secondaires des antidépresseurs sur la sexualité des hommes (difficultés érectiles) peuvent être une cause de dépression.


MICHEL, 54 ANS

«J’ai fait ma première dépression il y a 13 ans. Je travaille dans la finance et je me sentais débordé et ­dépassé au travail. Je ne pleurais pas. Puis j’ai fait une rechute en mai dernier et en juillet, on a découvert que j’avais un cancer au rein droit. J’ai eu quelques pensées suicidaires en raison de la déception liée à la rechute. Je me dénigrais, je me jugeais. Je me disais que je n’avais rien appris. Je commence à peine à m’en sortir. Quand tu reviens au travail après un cancer, les gens viennent te voir, te félicitent. La dépression, c’est un sujet qui se traite moins bien. Même aujourd’hui. Les gens ne ­savent pas trouver les mots. Personne ne te félicite d’être passé au travers. Il y a encore un inconfort à ­parler de ça.»

GILLES, 60 ANS

«Au début, je ne savais pas que j’étais en dépression. Je pensais que c’était une mauvaise période. On réalise qu’on est en dépression au moment où on ne réussit plus à sortir du lit. Je ne mangeais plus. La dépression, c’est un cancer de l’âme. Mon entourage voyait que je n’allais pas bien, mais on ne savait pas comment se ­comporter avec moi. Les idées de suicide sont arrivées vite. J’ai fait deux tentatives. J’ai cherché de l’aide au CLSC, mais la travailleuse sociale n’avait aucune ­influence sur moi. On m’a recommandé un psy, mais ça ne cliquait pas. Je n’avais pas l’impression qu’il savait ce que je vivais. Puis j’ai vu une femme psy qui m’a dit: “Qu’est-ce qui se passe dans votre vie, on va vous ­écouter”. Elle a trouvé les bons mots et je suis guéri ­depuis deux ans.»

YVES, 43 ANS

«J’étais intervenant auprès des jeunes. Puis je suis tombé dans une dépression après le départ de ma conjointe, vers l’âge de 30 ans. Pendant huit ans, j’ai pleuré tous les jours. Je pleurais même dans mes rêves. J’ai cherché de l’aide et je n’en trouvais pas. Je consommais du cannabis et je suis tombé dans une dynamique compliquée. Les centres de désintox ne me prenaient pas, car j’étais en dépression. Et les hôpitaux n’étaient pas spécialisés pour les gens qui consommaient. J’ai fini par arrêter de consommer et je suis devenu fonctionnel, mais je n’avais plus de vie. Mon cerveau a fini par se déconnecter de ses émotions. Ça m’a pris 10 ans pour pouvoir me reconnecter.»

BERNARD, 69 ANS

«C’est le stress qui m’a mis à terre. J’étais dans la trentaine, je venais de changer d’emploi dans une compagnie d’assurance et j’avais un an de probation qui a été prolongé de quelques mois. Ma femme avait déjà perdu un enfant et j’avais peur d’être congédié et qu’elle perde un autre enfant. Je faisais comme si de rien n’était, mais mon inquiétude se manifestait par la colère. Je croyais que mes problèmes allaient se régler d’eux-mêmes. J’ai fini par passer trois jours sans dormir puis j’ai été hospitalisé. J’ai appris que j’étais maniaco-dépressif. J’ai fait plusieurs rechutes par la suite.»