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Crème glacée à saveur d’intégration

Crème glacée à saveur d’intégration
photo PIERRE-PAUL POULIN

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Diem Doam avait cinq ans à la chute de Saigon. Son père, un journaliste, refusait de vivre sous un régime communiste.

Il a planifié la fuite de sa famille: pour tromper les autorités vietnamiennes, il s’est acheté un bateau de pêche et fait semblant de travailler comme pêcheur pendant un an.

Et puis, ce fut le grand départ avec sa femme, ses cinq enfants et 45 de ses compatriotes entassés sur ce petit bateau.

Ses yeux s’embuent quand elle raconte la déchirure. «Mon père n’a pas pu serrer son père dans ses bras, car cela aurait pu éveiller les soupçons des voisins. Il savait qu’il ne le reverrait plus. Nous vivions dans la terreur. La police, les voisins, n’importe qui pouvait nous dénoncer».

Ils ont dérivé vers la Malaisie qui les a expulsés, en plus de leur tirer dessus.

Il y a tant à apprendre d’une personne qui a traversé des épreuves inimaginables et qui mène aujourd’hui une vie québécoise mais sans renier sa culture d’origine.

«Deux jours plus tard, nous avons aperçu un bateau thaïlandais à l’horizon, probablement des pirates. Nous sommes restés au large et mon oncle est parti à la nage demander du carburant et du riz. Il est revenu avec son butin, toujours à la nage».

La famille a atterri dans un camp de réfugiés en Indonésie. Dix mois plus tard, les Doam débarquaient au Canada, sans argent, leurs possessions tenant dans deux sacs. «Mon père a mis 14 ans à rembourser le gouvernement canadien pour les billets d’avion. Il n’y avait rien de gratuit pour nous».

Tombée dans la crème glacée

Étudiante à Outremont, ce fut la révélation : «C’est là que j’ai découvert la bonne crème glacée. Mon amie Sarah et moi nous économisions pour aller au Bilboquet le midi».

Le rêve de travailler dans l’alimentation se dessinait, mais «chez nous, ce sont les parents qui décident des études. C’est médecin, dentiste ou pharmacien. Les autres sont des losers, dit-elle en riant. Je suis devenue une loser».

À l’université, elle a étudié les mathématiques et l’administration avant d’atterrir chez Desjardins où elle faisait la promotion de l’épargne – et de Desjardins – dans les écoles. «Moi, l’immigrante !»

Et puis, une pause de neuf ans, le temps d’élever ses trois enfants, Catherine 15 ans, Alexandra 12 ans et Raphaël, 5 ans. Pourquoi pas des noms asiatiques, lui ai-je demandé ? «Leur deuxième prénom est vietnamien, mais quand on s’appelle Corbeil comme papa...»

Vivre son rêve

Depuis janvier 2014, Diem est propriétaire de la crèmerie Virevent sur la rue Fleury Est, dans Ahuntsic, où elle habite depuis 1998. Elle vit enfin son rêve et de son rêve. Le bonheur habite cette femme discrète et rieuse qui ne croit pas que sa vie, qu’elle estime ordinaire, puisse intéresser quelqu’un. Même si les auditeurs de Radio-Canada ont voté sa crème glacée la meilleure en ville.

Il y a tant à apprendre d’une personne qui a traversé des épreuves inimaginables et qui mène aujourd’hui une vie québécoise, mais sans renier sa culture d’origine.

«Je suis fière d’être Québécoise. Je suis née dans une famille bouddhiste, mais mes enfants ont été baptisés et je me suis mariée à l’église. Mais je regrette qu’ils ne parlent pas vietnamien».

«Quand les immigrants font le premier pas, les Québécois sont très ouverts, dit-elle. Ils nous encouragent même. Les gens du quartier m’ont soutenue dès le début. La vie a mis des gens bons autour de moi. Je suis très reconnaissante».