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Montée de lait ! Les vignerons ayatollahs

Montée de lait !  Les vignerons ayatollahs
Vignes au printemps du Domaine Gauby

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Vous vous souvenez de ma crisette sur les sommeliers ayatollahs? Cette fois, ce sont les vignerons de la même espèce qui m’ont fait sortir de mes gonds!

Lors de mon dernier séjour dans le Roussillon, j’ai demandé à visiter quelques domaines qui, disons, sortent des sentiers battus. Je parle ici de vignerons dont la production est souvent minuscule et se distingue par le fait d’être « naturelle », donc bio, sans produits de synthèse ou d’ajout de soufre. Du vin « nature », quoi!

C’est le Conseil Interprofessionnel des Vins du Roussillon (CIVR) qui s’est gentiment occupé d’organiser mon périple catalan en prenant soin de retenir un maximum de domaines sur ma « wish list ». Devant le refus d'un d’entre eux, je me suis permis de lui envoyer un courriel afin de signifier mon intérêt pour son travail et ses vins. Je suis tombé de ma chaise quand j’ai reçu sa réponse. À tel point que je vais être méchant raisin et vous laisser la lire:

 

« Bonjour.

Merci pour l'intérêt que vous portez à mon domaine.

Je fais du vin dit "naturel", sans aucun intrant. C'est un réel engagement qui n’est pas dans la demie-mesure. C'est un domaine artisanal, je travaille seul. En ce moment je taille et je suis très en retard. Je vends toute ma production et j'ai un importateur au Canada.

Aussi j'ai vu votre site et ne voit rien qui parle des vins comme les miens. Nous sommes très peu nombreux à faire des vins sans aucun intrant, des vins vivants ! Les vins morts ne m'intéressent pas et votre site parle de vins morts !

Je ne sais pas quelle est votre intention et votre but en venant me visiter. Je ne recherche pas de publicité.

Voilà pourquoi je ne souhaite pas vraiment vous recevoir. Mon temps est précieux.

Ce n'est en aucun cas de la prétention, mais plutôt la peur de perdre mon temps.

A moins que vous m'expliquiez exactement quel est le but de votre visite, je suis au regret de décliner une entrevue avec vous.

Anthony GUIX Domaine du Matin Calme. »

 

On s’entend que Monsieur Guix n’a pas consulté Les Méchants Raisins très longtemps pour s’en faire une opinion aussi ténue. Je le pardonne étant donné le retard dans ses vignes. En fait, ça aurait suffi pour me convaincre de ne pas y aller, ni d’en parler... Je sais bien que la plupart des vignerons sérieux arrivent difficilement à prendre des vacances une fois tous les trois ans. Et j’exagère à peine. Bref, je comprends et je respecte qu’un vigneron n’ait pas le temps de jouer au G.O. avec un « journaleux » de mon espèce.

Ce qui me choque, ou plutôt ce qui m’attriste dans les propos de Monsieur Guix, c’est de voir qu’on peut s’enfermer dans une chimère dichotomique aussi simpliste que « vin mort » Vs. « vin vivant ». On croirait entendre l'ancien président américain W. Bush et son « vous êtes avec nous ou contre nous ».

Je repense à mes rencontres dans le Roussillon avec Bruno Duchêne, une des grandes figures du vin naturel. À Cyril Fhal du Clos du Rouge Gorge, à Édouard Laffite du Domaine du Bout du Monde, à Loïc Roure du Domaine du Possible ou encore à Jean-Philippe Padié. Des petits domaines qui sont tous très engagés dans la production de vins qui respectent la nature. Et pourtant, certains n’hésitent pas à ajouter un pet de soufre s’ils jugent que le vin risque de partir en couille.

Est-ce qu’ils font des vins morts pour autant?!

Est-ce que les Gauby, Gardiés, Pithon ou encore Bizeul font des vins morts?!

Certains producteurs oublient qu’une partie de leur production sera consommée bien loin de leur point d’origine. Les vins prennent souvent des mois pour traverser l’Atlantique avant de pourrir au port dans des conteneurs dont les conditions de stockage leur échappent. L’amateur qui choisit un vin naturel, même s’il est conscient de certains risques, s’attend à un vin qui ne soit pas imbuvable parce que défectueux. C’est la moindre des choses que de prendre un minimum de soin pour s’en assurer. Sans nommer de noms, il m’est arrivé plus d’une fois de retourner une caisse d’un vin qui, bien que « vivant » selon les critères de Monsieur Guix, était complètement « mort » dans mon verre.

C’est une sale fausseté de croire qu’un vin « naturel » est nécessairement un bon vin. Il y a du bon, voire du magnifique, mais il y a aussi beaucoup d'approximatif et du mauvais. Je préfère mille fois un Bordeaux bien typé issu de l’agriculture raisonnée et soumis à quelques additifs chimiques, mais qui tient la route, qu’un vin nature brouillon, qui pétille ou marqué par l’acidité volatile et qui n’exprime pas l’ombre de son origine.

Au final, j’aurais peut-être dû répondre à Monsieur Guix que le vin, c'est d’abord le partage. La rencontre des autres. Le monde du vin est fascinant parce qu’il offre notamment la possibilité d'échanger, d’aller toujours plus loin et d’apprendre de nouvelles choses. C’est un leurre de croire qu’il faut faire du vin en fonction de la nature. Il faut le faire d’abord et avant tout pour les autres. Ce qui semble lui échapper.