/opinion/blogs/columnists
Navigation

Condamner le suicide mais approuver l'aide à mourir

Condamner le suicide mais approuver l'aide à mourir

Coup d'oeil sur cet article

Le National Post (et The Gazette) publient aujourd’hui une excellente chronique du journaliste Andrew Coyne au sujet du projet de loi C-14 qui permettrait l’aide médicale à mourir à travers le Canada, tel qu’imposé par la non-élue Cour suprême du Canada.

Ce qui n’est pas tant la faute de la Cour mais des élus qui, lorsque confrontés à une question morale qui divise les Canadiens, préfèrent faire l’autruche et attendre que des juges décident pour eux. On a fait exactement la même chose avec l’avortement, et en 2016, le Canada demeure la seule démocratie au monde qui ne l'encadre pas. Aucune loi ne pourrait techniquement parlant empêcher une canadienne d'avorter cinq minutes avant l'accouchement.

Mourir dignement au Québec

Le Québec lui, a accouché d’une loi «Mourir dans la dignité» en réponse à un vaste mouvement en faveur d’instaurer un moyen légal pour un médecin de mettre fin à la vie d’une personne qui souffre physiquement ET psychologiquement et dont la mort est imminente. Ce qui se pratiquait depuis des millénaires derrière des portes closes, en accord avec les proches.

On nous a chanté la sérénade à l’effet qu’il existe un vaste consensus autour de la loi québécoise, admirablement élaborée dans un contexte non-partisan, mais rapidement, des voix dissidentes se sont fait entendre, tant du côté des médecins que des patients, certains trouvant que la loi n'allait pas assez loin. Qu'elle devrait permettre aux personnes souffrantes mais dont la vie n'est pas menacée, d'être admissible à l'aide à mourir.

Le Canada pourrait le permettre - et le Québec devrait suivre - car son projet de loi retire la condition de fin de vie pour la remplacer par cette phrase ambigüe : «la mort naturelle est devenue raisonnablement prévisible compte tenu de sa l’ensemble de sa situation médicale, sans pour autant qu’un pronostic ait été établi quant à son espérance de vie.»

Autrement dit, tous les êtres vivants. Le seul fait de vivre mène à la mort, même chez la tomate...

De plus, C-14 permet aux médecins, infirmiers ou pharmaciens d’aider activement une personne qui souhaite se donner la mort elle-même. Mais ne permet pas l’aide à mourir dans les cas de maladie mentale ou pour les mineurs. Ni ne permet de signer une autorisation à l'avance «au cas-où», un jour, la personne sombre dans la démence.

Bien sûr, des zélotes des droits individuels crient déjà que C-14 ne va pas assez loin...

Un jour, pas très lointain, on leur donnera raison, n'ayez crainte.

J’entendais un collègue chroniqueur en vue dire à la radio : «Prenons ce qu’on nous donne maintenant. Un jour, la loi sera plus permissive».

Et dire qu’on se moque des gens comme moi qui craignent la pente savonneuse.

Et pourtant, nous sommes émus à en pleurer quand un jeune dépressif se donne la mort mais le lendemain, nous pouvons discuter calmement de la possibilité de permettre à un autre jeune qui souffre de dépression de «se faire suicider» par un professionnel de la santé. 

Tant qu'à faire, envoyons des escouades de la mort préprogrammée dans les réserves autochtones. Les candidats sont nombreux (ceci est une boutade au 2e degré).

La Belgique en déroute

Depuis l’adoption de sa loi sur l’euthanasie, à son honneur, c'est le terme qu'elle emploie, la Belgique glisse allègrement vers la permissivité totale.

L’an dernier, le magazine The New Yorker a raconté aux Américains médusés l’histoire de la Belge Godelieva De Troyer qui s’enfonçait dans la dépression après une rupture amoureuse. De plus, elle ne s’entendait pas très bien avec ses enfants. Elle a choisi l'euthanasie. Ce qui fut accordé.

Au fil des ans, la Belgique a euthanasié des autistes, des dépressifs, des transgenres, des anorexiques, des personnes souffrant du trouble de la personnalité limite, comme Stéphanie St-Jean, la gagnante de La Voix, des personnes affligées du syndrome de fatigue chronique, des sourds et muets, des enfants, des bipolaires, des paralysés partiels, etc.

Depuis cinq ans, le nombre de personnes euthanasiées ou «suicidées» en Belgique a augmenté de 150%. En Hollande, il a doublé.

Au Québec, on nous a répété pendant des mois que les cas d'aide médicale à mourir seraient rarissimes. Or, chuchotent des professionnels de la santé à qui j'ai parlé, c’est tout le contraire qui se passe depuis la mise en application de Mourir dans la dignité.

Il y aurait foule au mouroir mais le gouvernement refuse de donner des statistiques.

Selon Andrew Coyne, normaliser le suicide amènera des changements sociaux significatifs. Il ne s'agit pas que d'une question de droits individuels. Ce dont nous refusons de discuter, trop apeurés par notre propre mort, et le risque relativement élevé de souffrir avant que notre lumière ne se ferme pour toujours.

Ou tout simplement parce que nous manquons de courage et que nous sommes mal équipés intellectuellement et moralement pour s'engager dans un débat en profondeur sur le sens de la vie, de la mort et de la souffrance humaine dans un contexte social.

Comme l'écrivait le poète anglais John Donne au 17e siècle: «aucun homme n'est une île». C'est toujours vrai. L'ensemble de nos décisions personnelles finit par avoir un impact sur la trajectoire que prend la vie en société.

Un exemple: les jeunes, qui ont grandi dans un vacuum moral, et à qui on essaie de faire comprendre que le suicide n’est jamais la solution, doivent bien se bidonner devant notre enthousiasme pour l'euthanasie ou le suicide assisté, dignement ou pas.

P.S. Personne ne se demande pourquoi les grands phares des droits de la personne que sont la France, la Grande-Bretagne ou les pays scandinaves ne se jettent pas tête première dans l’aide à mourir ? Peut-être craignent-ils ses effets sur notre perception collective de la valeur de la vie ?