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Guichets exploités par des proches d’individus connus de la police

En plus d’avoir perdu la trace de guichets automatiques, l’AMF a accordé des permis à des exploitants aux liens discutables

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Jean-François Cloutier et Félix Séguin, Bureau d’enquête

De nombreux guichets automatiques sont exploités au Québec avec une accréditation de l’Autorité des marchés financiers (AMF) malgré des liens de leurs propriétaires avec des individus qui ont intéressé la police.

Un des propriétaires d’une entreprise qui exploite une centaine de guichets automatiques au Québec a déjà été accusé de possession de biens criminellement obtenus.

Un autre propriétaire important de guichets est toujours associé dans une compagnie avec un individu reconnu coupable d’une fraude fiscale majeure en 2013, révèlent des documents obtenus par notre Bureau d’enquête.

L’AMF est l’organisme qui accorde ou non des permis d’exploitation aux propriétaires de guichets privés dans le cadre d’une loi qui vise à empêcher le blanchiment d’argent. Elle doit faire des vérifications sur «les mœurs» et le passé de ces demandeurs avant de leur accorder un permis.

Hier, notre Bureau d’enquête révélait que plusieurs guichets automatiques privés étaient en service aux quatre coins du Québec sans détenir ce permis ou l’auto-collant émis par l’AMF prouvant leur légalité. Plusieurs guichets passent en ce moment sous le radar des autorités.

Depuis que notre Bureau d’enquête a commencé à lui poser des questions il y a un mois, l’AMF a multiplié les accréditations d’exploitants, accélérant donc le processus de vérification des exploitants.

Louis Morisset, PDG de l’AMF
Photo d'archives
Louis Morisset, PDG de l’AMF

Proches connus des policiers

Une entreprise située à Saint-Léonard a obtenu son permis de l’AMF en 2015. Elle exploite 120 guichets automatiques privés dans la région de Montréal.

Selon des documents, elle est détenue en partie par une compagnie à numéro qui est la propriété de Carlo Farruggia.

Farruggia a été en contact dans les années 2000 avec l’ex-parrain de la mafia Vito Rizzuto et un ami des Rizzuto, Antonio Pietrantonio (surnommé Tony Suzuki). Carlo Farruggia a été observé à la même période dans le bureau arrière du café Consenza, ancien repaire de la mafia montréalaise.

Il a aussi bénéficié d’une absolution conditionnelle en 1994 pour une affaire de recel.

Carlo Farruggia est le frère de Paolo Farruggia, arrêté en 2013 dans le cadre du projet Leurre visant à démanteler un réseau de fraudeurs fiscaux présumés.

Le rapport de la commission Charbonneau cite des témoins qui présentent Paolo Farruggia comme un «individu mafieux ou proche de la mafia».

Marco Pizzi

Un des deux propriétaires (à travers une compagnie à numéro) d’une autre entreprise accréditée par l’AMF, Paolo Petrilli, est proche d’un homme d’affaires reconnu coupable d’une fraude fiscale, Marco Pizzi.

Pizzi accompagnait le mafieux Tonino Callochia quand il s’est fait assassiner dans un café de l’est de Montréal en 2014.

L’entreprise de Saint-Léonard exploite 58 guichets automatiques au Québec. Elle a obtenu son permis de l’AMF en 2015.

Ses guichets sont notamment situés sur la réserve autochtone de Kahnawake, dans deux bars de danseurs nus, deux cafés italiens (dont un perquisitionné par la GRC), un marché aux puces, une boîte de nuit et des dépanneurs.

Paolo Petrilli a été associé dans plusieurs entreprises avec Pizzi. Une de ces entreprises de gestion (une compagnie à numéro) est d’ailleurs encore active.

Une autre, Recyclage de pièces d’autos M.P.M., dont Petrilli a été actionnaire, a été reconnue coupable d’une fraude fiscale majeure en 2013 et condamnée, avec Pizzi, à des amendes de 136 000 $.

Ni la Sûreté du Québec ni l’Autorité des marchés financiers n’ont souhaité commenter les dossiers spécifiques de ces entreprises.

– Avec la collaboration de Sarah Sanchez

NOS LECTEURS FONT LE MÉNAGE DES GUICHETS

Des dizaines de milliers de lecteurs sont allés consulter la carte interactive que nous avons mise en ligne mardi soir pour vérifier si les guichets automatiques qu’ils connaissent sont enregistrés et exploités légalement. Comme cette liste est incomplète et que l’AMF ne sait pas combien il y a de guichets automatiques au Québec, vous avez été une centaine à nous communiquer des adresses où se trouvent des guichets qui n’apparaissent pas sur cette carte. Nous ferons les vérifications nécessaires et publierons des photos de ces machines, comme les sept ci-contre, au fur et à mesure que nous confirmerons leur illégalité. Merci de continuer à nous aider à dresser le portrait réel de la situation en consultant notre carte sur notre site internet à jdem.com/ATM.

VOTRE GUICHET EST-IL SUR CETTE CARTE ?

Une recherche dans la base de données du Registre en ligne de l'AMF montre, en date du 24 avril, 3389 guichets gérés par 1339 exploitants. Selon l’AMF, des guichets accrédités peuvent ne pas encore avoir été ajoutés à cette liste. Si un guichet que vous avec utilisé ou remarqué ne se trouve pas sur cette carte, il se peut donc qu’il soit illégal. Veuillez nous le signaler svp à l’adresse courriel suivante: jdm-scoop@quebecormedia.com.

Mise en demeure de Petrilli et silence de Farruggia

Paolo Petrilli n’a pas donné suite à plusieurs demandes d’entrevue de notre part, mais nous a fait parvenir une mise en demeure avant la publication de cet article.

Son avocat écrit que son entreprise «n’a jamais eu aucune implication dans les affaires d’une autre société qui pourrait être impliquée dans une fraude fiscale. En effet, [son entreprise] est une entreprise œuvrant dans le domaine des services des guichets automatiques. Ses activités sont en conformité avec les lois et les règlements en vigueur. De plus, l’ensemble de ses opérations sont faites de manière prescrite, selon les standards de l’industrie des guichets automatiques et sont encadrées par tout[e] autorité concernée».

Carlo Farruggia a raccroché chaque fois que nous avons tenté de le joindre.

Ce que dit la loi régissant les guichets

  • Une «entreprise de services monétaires de même que les personnes [qui l’exploitent] doivent avoir de bonnes mœurs et présenter la probité nécessaire pour exercer leurs activités ou leurs fonctions».
  • «L’absence de bonnes mœurs est déterminée en tenant compte notamment des liens qu’entretiennent les personnes ou entités visées au premier alinéa avec une organisation criminelle».