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L’inceste: chut!

film Mars et Avril
Photo d'archives Avant de plonger dans la confusion, Jacques Languirand aurait voulu se libérer d’un secret aussi glauque que répugnant.

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Au crépuscule de sa vie et avant de plonger dans la confusion, Jacques Languirand aurait voulu se libérer d’un secret aussi glauque que répugnant. Durant des années, il aurait abusé de sa fille Martine, décédée il y a quelques années.

Le gourou admiré et médiatisé de Radio­­-Canada où l’antenne lui fut accordée durant 43 ans et qui, à la manière des curés d’antan, posait son regard moralisateur­­ sur notre monde est désormais définitivement éclaboussé.

Le procès n’aura pas lieu faute de témoins­­ directs. Mais doit-on s’étonner que cette révélation ne soit une surprise que pour ceux qui ne connaissaient guère la vie privée de Jacques Languirand? Comme dans tous les cas d’inceste, sauf exception, des proches savaient. Dans le cas de Martine Languirand, sa mère bouche cousue s’est tue.

Sa biographe officielle, Aline Apos­tolska, elle, le sait, mais est passible de poursuites si elle parle. Car la conjointe actuelle de Jacques Languirand, Nicole Dumais, a un droit de regard et d’approbation sur cette biographie autorisée.

Le gourou déifié

Voilà pour le côté légal. Cependant, la médiatisation de cet inceste entache pour toujours cet homme au rire aussi tonitruant qu’inquiétant et dont les nombreux disciples, dans leur recherche de repères personnels, avaient tendance à le déifier.

Grâce à la diffusion tous azimuts­­ à notre ère technologique, alors qu’il est devenu quasi impossible de départager le personnage public de la personne privée, toute biographie dite­­ autorisée devrait rendre le lecteur­­ méfiant.

Une biographie autorisée, contrairement à la biographie non autorisée, est à vrai dire une longue infopub. Elle peut à la limite n’être qu’une manière de détourner­­ l’attention d’événements douteux de la vie d’une personne la plupart du temps très connue.

On peut penser que le biographe de Claude Jutra, qui a révélé dans l’ouvrage qu’il a consacré au cinéaste les activités pédophiles de ce dernier, aurait été censuré si les ayants droit de Claude Jutra­­ avaient eu un droit de regard et d’approbation sur le texte.

La censure

La biographie est un genre littéraire très prisé par les lecteurs. Ses tirages sont souvent élevés contrairement aux romans.

Aline Apostolska n’a-t-elle pas intuitionné cette face sombre de Jacques Languirand au moment où elle a déclaré­­ que ce travail qu’on lui avait confié était «un cadeau du ciel»? Comment­­ vit-elle cette censure du témoignage­­ qu’elle a enregistré, mais qui ne lui appartient pas?

L’inceste est un tabou universel. Mais ce tabou n’empêche pas nombre d’enfants­­ d’être abusés sexuellement par un de leurs parents, le père dans la plupart des cas.

Révéler un inceste exige un courage au-delà de la douleur éprouvée. Car la victime d’inceste qui ose le dénoncer devient­­ l’ennemi à abattre pour les membres de la famille concernée.

L’enfant qui ose révéler les sévices du parent est considéré trop souvent par la fratrie comme l’agresseur de la famille. Et les mères qui savent, les mères qui nient, les mères qui choisissent le camp du père démolissent l’enfant outragé au moins autant que leur conjoint.

En un sens, le père incestueux est davantage­­ protégé que ses victimes.