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Le salaire minimum à 15$: comment faire mal aux pauvres (partie 7: les cas à exception sont invalides)

Le salaire minimum à 15$: comment faire mal aux pauvres (partie 7: les cas à exception sont invalides)
Photo Agence QMI, Joël Lemay

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La proposition est lancée : il faut augmenter le salaire minimum à 15$. Plusieurs groupes et même des entrepreneurs politiques ont défendu cette mesure. Est-ce vraiment une bonne idée ? Personnellement, je dis "non" puisqu’une telle augmentation risque de faire souffrir gravement ceux qu'on prétend aider. Soyons clairs, je ne propose pas d'abolir le salaire minimum, je dis simplement que la hausse proposée ici est beaucoup trop massive.  Mes derniers billets expliquaient que les effets pervers du salaire minimum ne sont pas linéaires (ici), qu’ils ont été internalisés lors des premières hausses importantes forçant le marché à s’adapter de telle sorte à s’immuniser contre des hausses minimes (ici), que ces effets ne se résument pas seulement au niveau d’emploi (ici), que plusieurs d’entre eux ne sont pas mesurés précisément (ici), que les effets les plus pervers se matérialisent à long-terme (ici) et que les effets pervers sont ressentis largement par des gens désavantagés. Aujourd’hui, je vais expliquer les cas dans lesquels le marché du travail peut bénéficier d’un salaire minimum. Les deux types de situation dans lequel un salaire minimum n’aurait aucun effet négatif pour les plus pauvres (ou même des effets minimes) ont soit un effet pervers sur le reste de l’économie ou ne sont pas applicables.

Le cas du taux de roulement

Le premier argument avancé par ceux qui proposent une augmentation du salaire minimum afin d’en expliquer les effets minimes repose sur la question du taux de roulement. Selon cet argument, il faut considérer qu’il existe des coûts de recherche entre employeurs et employés. À toutes fins pratiques, ce n’est pas « gratuit » pour les employeurs et employés de se trouver et d’établir un contrat de travail. Il s’agit d’une « friction » dans l’échange. Si un employé quitte rapidement son emploi au salaire minimum pour aller ailleurs, les coûts importants associés à l’embauche ont été largement assumés sans retours. L’idée du salaire minimum veut que, dans un tel cas, ce dernier décourage les employés à quitter leurs emplois. Ce faisant, les employeurs évitent un roulement trop élevé qui réduit leurs profits. Le taux de roulement plus bas augmente la marge de profit.

Il s’agit d’un argument intéressant et, selon moi, c’est le seul qui mérite vraiment d’être développé. Cependant, j’ai deux critiques importantes. La première est axiomatique : si c’était si profitable pour les employeurs de réduire le roulement en offrant un salaire plus élevé, pourquoi ont-ils besoin du salaire minimum pour adopter ce comportement ? La seconde critique est plus importante : est-ce vraiment une bonne chose?

Dans un article à venir dans Economic Affairs, j’ai élaboré une discussion théorique des effets potentiels pervers du salaire minimum si ce scénario est sélectionné. Un travailleur, au cours de sa carrière, acquiert une expérience qui a un effet positif sur sa rémunération. Cet effet positif ne se matérialise pas seulement parce qu’il est plus productif. Il se matérialise aussi parce que, une fois qu’il a acquis un certain capital humain, ce travailleur peut être « matché » avec une entreprise qui est mieux à même de valoriser le capital de ce travailleur. En quelque sorte, un travailleur peut être – au début – un carré qui ne peut rentrer que dans un trou de cette forme. Toutefois, avec expérience, il ressemble davantage à un rectangle qui peut rentrer dans un trou rectangulaire.  En économie du travail, on décrit ce que je viens d’expliquer comme un « matching market » - on veut agencer les travailleurs avec les employeurs qui sont les mieux à même de valoriser ces travailleurs. Si le salaire minimum plus haut réduit le roulement en amont du parcours normal d’un travailleur, on peut augmenter la profitabilité de cette industrie tout en réduisant la productivité de l’économie dans son ensemble. En effet, les autres industries devront maintenant offrir des salaires nettement plus élevés pour inciter les employés de la première industrie (en présumant que l’industrie de la restauration est une industrie en amont) à venir travailler pour eux. Même si ces travailleurs seraient normalement plus productifs ailleurs, ils restent dans un secteur moins productif. Le résultat est un taux de roulement optimal pour l’industrie affectée, mais un taux de roulement sous-optimal pour l’économie dans son ensemble. Dans le billet publié la semaine passée lorsque je parlais des effets de long-terme, je soulignais l’étude de Meer et West qui remarquaient la baisse du taux de croissance de l’emploi suite à une augmentation du salaire minimum. Le scénario que je viens de décrire est parfaitement cohérent avec l’étude de Meer et West – une allocation sous-optimale des travailleurs réduirait définitivement la croissance de l’emploi dans les autres secteurs et ce même si la majorité des travailleurs dans ces industries ne sont pas au salaire minimum.

Le cas du monopsone

Le second cas concerne celui d’un monopsone. Un monopsone c’est un peu l’inverse d’un monopole. Alors que les monopoles s’appliquent à l’offre d’un produit, les monopsones s’appliquent à la demande. S’il y a seulement un employeur dans une ville, cet employeur possède un pouvoir de monopsone. Dans un tel cas, plus il demande de travailleurs, plus il doit augmenter les salaires. Ainsi, afin de maximiser ses profits, un monopsoniste doit réduire l’emploi afin de réduire son effet sur les salaires. Il faut donc que les employeurs aient un pouvoir de monopsone.

En histoire économique, on a souvent remarqué un tel cas. En fait, la littérature est très riche sur ce sujet. Dans le cas du Canada au 19ème siècle, mes travaux en cours (avec Vadim Kufenko et Alex Arsenault Morin) cherchent à étudier la présence de monopsones sur les différents marchés du travail régionaux et l’effet sur le niveau de vie. Un de mes collègues, Andrew Seltzer, a trouvé un tel monopsone dans le cas de l’industrie de la transformation du tabac aux États-Unis au cours des années 1930. Située dans des régions éloignées et peu peuplées, Seltzer souligne que suite à l’augmentation du salaire minimum, les travailleurs de l’industrie de la transformation des feuilles de tabac ont vu leurs salaires augmenter alors que l’emploi global a augmenté. Dans un tel cas, tout est provenu d’une redistribution des gains de l’échange entre les producteurs et les travailleurs.

Cet argument est très intéressant et je crois qu’à travers l’histoire, il a été fréquemment valide. Cependant, le présupposé crucial de cet argument est que le travailleur peut difficilement se déplacer. Si je peux admettre cet argument au 18ème et 19ème siècles, il est difficile de le voir en application aujourd’hui. Les travailleurs sont très rarement « otages » d’un marché du travail local si mince au point d’avoir un seul employeur (ou une poignée d’employeurs) qui peut déterminer le salaire et le niveau d’emploi total. Non seulement cela, mais il semble que les travailleurs les moins qualifiés sont excessivement mobiles à l’intérieur d’un court horizon temporel (voir notamment les travaux de Joan Monras et ceux de Raj Chetty). En fait, si il y a une observation qu’il convient de faire : la plupart des barrières à la mobilité proviennent des politiques gouvernementales. En effet, si on regarde les travaux de Edward Glaeser sur le zonage exclusif et les logements urbains, on rend les villes (dans lesquelles les marchés sont très denses et donc, sans monoposones) inaccessibles aux plus pauvres qui veulent immigrer vers celles-ci. À toutes fins pratiques, si je devais admettre (ce dont je ne suis pas convaincu) que les monopsones sont encore un problème considérable, il faut accepter qu’une partie significative du problème provient des effets des interventions gouvernementales dans d’autres marchés.  En sus, il faut aussi noter que plusieurs monopsones n’en sont pas vraiment. Par exemple, on pourrait dire les villes industrielles centrées autour d’une seule entreprise (comme les company towns du 19ème siècle ou Fort McMurray aujourd’hui) seraient des monopsones. Toutefois, il faut réaliser que les travailleurs dans ces genres de villes venaient généralement d’ailleurs et accepter un emploi déplaisant mais très bien payé qui était d’une nature temporaire (voir les travaux de Lee et McKenzie sur ce sujet). Pour une second, si vous êtes un partisan d’une augmentation du salaire minimum, pouvez-vous sérieusement affirmer que la grande région de Montréal (là où on retrouve la majorité des travailleurs au salaire minimum) constitue un marché avec monopsone pour quant aux travailleurs peu qualifiés ?

Conclusion

Comme je soulignais dans cet article, il y a des cas dans lequel une augmentation du salaire minimum pourrait théoriquement ne pas être accompagnée par une baisse du niveau d’emploi. Le premier canal, celui de la réduction du roulement, pourrait être valide mais comme je soulignais, il a des effets pervers à long terme ce qui est indésirable. Le second canal – celui d’un monopsone -  est tout simplement impossible à défendre dans le cas québécois.

Sources: 

Chetty, Raj, et al. Where is the land of opportunity? The geography of intergenerational mobility in the United States. No. w19843. National Bureau of Economic Research, 2014.

Geloso, Vincent. "The Turnover-Reducing Effects of Minimum Wage Hikes Might Be Undesirable." Economic Affairs (à venir en 2016).

Glaeser, Edward. Triumph of the City. Penguin Books (2012).

Lee, Dwight et Richard B. McKenzie. In Defense of Monopoly: How Market Power Fosters Creative Production. University of Michigan Press (2008).

Meer, Jonathan, and Jeremy West. "Effects of the minimum wage on employment dynamics." Journal of Human Resources (2015).

Metcalf, David. "Why has the British national minimum wage had little or no impact on employment?." Journal of Industrial Relations 50.3 (2008): 489-512.

Monras, Joan. Minimum Wages and Spatial Equilibrium: Theory and Evidence. No. 9460. Institute for the Study of Labor (IZA), 2015.

Schmitt, John. "Explaining the Small Employment Effects of the Minimum Wage in the United States." Industrial Relations: A Journal of Economy and Society 54.4 (2015): 547-581.

Seltzer, Andrew. "Monopsony and Minimum Wages: Evidence from the Tobacco Leaf-processing Industry." Essays in Economic & Business History 20 (2002).