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Une troisième défaite référendaire serait une catastrophe pour le Québec

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Jean-François Lisée est entré dans la course à la direction du PQ en assurant que s’il devient chef, le PQ ne tiendra pas de référendum dans un premier mandat. Évidemment, on en a trouvé pour crier au scandale en l’accusant de renoncer à l’indépendance et de capituler dans la bataille de la souveraineté. J’ai même lu quelque part que Jean-François Lisée promettait de ne pas réaliser l’indépendance dans un prochain mandat. Erreur. Grossière erreur. Il promet de ne pas faire crever l'indépendance dans un référendum suicide qui aurait seulement pour but de satisfaire la témérité politique de certains. C'est quand même différent. Ceux qui refusent cette nuance ne font pas vraiment preuve de bonne foi.

Car tel est l’enjeu véritable de cette querelle: quelle serait la portée d’une troisième défaite référendaire? On a l’impression que pour certains, elle ne serait pas si grave que ça. Pour eux, en politique, de temps en temps on gagne et de temps en temps on perd. La seule conséquence assurée d’un troisième échec référendaire, c’est qu’il faudrait se mobiliser ensuite pour un quatrième référendum. Puis un cinquième. Et un sixième. Qui sait, peut-être sera-t-il gagnant? De défaite en défaite jusqu’à la victoire, comme disait Gaston Miron, les souverainistes marcheraient vers le pays. On ajoute à l’occasion: il ne faut pas avoir peur, comme si la peur, à l’occasion, n’était pas un sentiment indispensable à la survie d’un homme ou d’un peuple.

Une chose échappe à nos référendistes: c’est qu’une défaite référendaire fait mal non seulement aux souverainistes mais au Québec. Lorsqu’on échoue un référendum, on ne retourne pas à la case départ mais on dégringole. Une fois un camp vaincu, l’autre en profite pour l’écraser. C’est ce qui s’est passé en 1980: l’échec souverainiste a pavé le chemin au rapatriement unilatéral de la constitution et à la mise en place du régime de 1982 qui étouffe aujourd’hui l’identité québécoise. C’est aussi ce  qui s’est passé en 1995 : la défaite du camp du Oui a permis au gouvernement fédéral de lancer avec le plan B une campagne de diabolisation de l’identité québécoise et de mettre en place la loi C-20 qui met la démocratie québécoise sous tutelle et qui corsette notre droit à l’autodétermination.

On pourrait dire la même chose des élections de 2014, que les médias ont présenté comme l’ultime victoire des fédéralistes sur les souverainistes. Depuis, le PLQ ne se gêne plus. Philippe Couillard, qui pratique le fédéralisme exalté et conquérant, n’hésite plus à traiter l’option souverainiste comme une option illégitime qui doit disparaître dans les poubelles de l’histoire. Les fédéralistes croient les souverainistes pour de bon laminés et font tout pour les humilier et les disqualifier moralement. Et ce sont les intérêts vitaux du Québec qui sont compris. Langue française, enseignement de l’histoire, immigration nationalisme économique : sur tous les dossiers essentiels, la canadianisation du Québec va bon train. Nous assistons en ce moment à une opération de dénationalisation de l’identité québécoise.

On pourrait reprocher à nos référendistes empressés d’être tombés dans un vieux piège libéral: ils réduisent la politique souverainiste à la simple obsession référendaire, même si le contexte historique ou politique n’y est pas favorable. Mis à part le référendum, rien n’est possible, rien n’est imaginable. On distinguera alors les pressés et les patients. C’est absurde. Il ne s’agit pas ici d’urgence ou de patience, mais d’attention portée au contexte historique dans lequel on mène son action politique. On fait un référendum quand on a une chance sérieuse de le gagner. On n’en fait pas quand on est à peu près certain de le perdre. Cela devrait aller de soi, mais apparemment, c’est devenu une proposition audacieuse.

Et puisque selon n’importe quelle analyse sérieuse, on peut être à peu près certain qu’un troisième référendum serait très durement perdu s’il se tenait dans quelques années, aussi bien l’avouer et cesser de faire semblant que par un coup de baguette magique et quelques bonnes séances de communication souverainiste, l’histoire pourrait basculer. J’ajoute que l’enfermement des souverainistes dans la bulle référendiste les éloigne d’une très grande partie de la population qui ne comprend tout simplement pas ce qui se passe dans les discussions ésotériques sur la mécanique référendaire et autres scénarios possibles qui passionnent bien des militants indépendantistes.

C’est étrange: nos référendistes absolutisent tellement l’indépendance qu’ils en oublient la nation. Ils semblent oublier qu’un peuple québécois de moins en moins conscient de sa réalité nationale ne risque pas de désirer son propre pays. Certains militants indépendantistes en viennent aussi à mépriser le pouvoir provincial, qu’ils traitent comme une misérable chose devant la splendeur de l’idéal. Ils ont tort. Il ne faudrait pas que la souveraineté devienne un fantasme compensatoire dans lequel on se réfugie en se disant qu’à un moment ou un autre, le grand soir viendra transfigurer notre destin et nous libérer de la médiocrité provinciale. La nation réelle, pourtant, a besoin qu’on lui porte attention.  

Si les souverainistes cessaient de croire qu’une politique souverainiste se réduit à une course au référendum, ils verraient qu’en reprenant le pouvoir, ils pourraient quand même enclencher la reconstruction nationale du Québec. Ils pourraient renforcer la loi 101, ils pourraient mettre en place une Charte de la laïcité et une vraie politique d’intégration des immigrants ainsi qu’une politique de commémoration, ils pourraient réduire significativement les seuils d’immigration, ils pourraient utiliser lorsque la chose nécessaire la clause nonobstant contre les empiètements chartistes d’Ottawa, ils pourraient redéfinir le mandat des grandes institutions économiques du Québec, et ainsi de suite. En décentrant l’attention d’un référendum que de toute façon, ils ne tiendront pas, ils pourraient intéresser les Québécois à leur propre réalité.

Je ne vois pas en quoi c’est insignifiant. L’indépendance, évidemment, est vitale, mais même quand elle n’est pas à la veille de se réaliser, il faut quand même survivre comme peuple. Une fois le référendum mis de côté pour 4 ans, le débat devrait porter sur autre chose : quelle politique nationaliste mettre de l’avant pour le Québec. C’est le paradoxe dans lequel sont pris les souverainistes : le référendum dans un premier mandat les emprisonne dans une caricature de leur option qui les éloigne des Québécois et les condamne à la marginalité historique, alors qu’une suspension explicite de l’engagement référendaire dégage des marges de manœuvre significatives pour les nationalistes québécois. Et naturellement, on peut s’attendre à ce qu’un Québec qui renoue avec son identité et redécouvre ses intérêts soit plus enclin à désirer son indépendance, et cela plus encore s’il fait l’expérience pratique des limites du cadre fédéral.