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26 suspects chinois se cacheraient au pays

Le quart des 100 présumés corrompus les plus recherchés par la Chine en cavale au Canada

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Vingt-six des 100 personnes suspectées de fraude et de corruption les plus recherchées par la Chine dans le monde sont en cavale au Canada, selon des documents du gouvernement fédéral obtenus par notre Bureau d’enquête.

C’est ce qui est dévoilé dans 29 pages de notes de service internes et des notes de réunions estampillées «SECRET» que nous avons obtenues du ministère des Affaires mondiales à la suite d’une demande en vertu de la Loi sur l’accès à l’information.

La Chine a publié une liste de ses 100 suspects les plus recherchés dans le monde, le 22 avril 2015. Ces individus sont suspectés d’avoir été impliqués dans des cas de corruption et de fraudes majeures.

Depuis 20 ans

Par la suite, les autorités chinoises auraient communiqué au Canada des informations hautement confidentielles, indiquant que 26 individus parmi ces 100 suspects ont fui au Canada «durant les 20 dernières années», peut-on lire dans les documents.

«Les Chinois recherchent une coopération active pour aider à rapatrier les 26 individus», lit-on aussi dans le document intitulé «La chasse par la Chine des fonctionnaires et des fugitifs économiques».

Les documents canadiens obtenus sont lourdement caviardés. Ils n’identifient aucun des 26 suspects et ne mentionnent pas depuis quand chacun d’eux serait au Canada.

On ne mentionne pas les villes ni les provinces où ils se retrouveraient, ni les sommes d’argent que les Chinois les accusent d’avoir reçues ou volées.

Traités chinois

La Chine a signé avec 38 pays des traités qui permettent l’extradition de suspects criminels, mais pas avec le Canada. Il ne faut donc pas s’étonner que les fonctionnaires corrompus de la Chine s’installent ici en douce et sans soucis, selon un récent ouvrage de l’ancien ambassadeur du Canada en Chine, David Mulroney.

Les documents secrets démontrent que des hauts responsables du gouvernement chinois travaillent dans les coulisses pour faire arrêter ces suspects et les rapatrier en Chine pour y faire face à la justice.

Visite secrète à Ottawa

Le Canada a déjà reçu une délégation d’importants responsables chinois. Ça inclut Fu Kui, qui était ministre adjoint de la commission anticorruption chinoise à Ottawa en juin 2015, selon les documents.

Cette visite sur un sujet délicat n’a pas été annoncée publiquement et s’est tenue durant une des périodes les plus tranquilles dans la capitale fédérale, soit la semaine entre la fête nationale du Québec et la fête du Canada.

Hauts responsables

Des procureurs et enquêteurs chinois, accompagnés par Luo Zhaohui, l’ambassadeur de la Chine à Ottawa, ont rencontré de hauts responsables des Affaires mondiales, du ministère de la Justice, de la GRC, des services frontaliers et du ministère de la Sécurité publique.

Les Chinois ont alors demandé que le Canada accélère ses procédures judiciaires pour permettre le rapatriement plus rapide des Chinois suspectés de corruption.

Le message que le Canada aurait livré aux fonctionnaires chinois était très clair: «Une coopération avec le Canada sur des fugitifs doit se bâtir avec une communication proactive, des protocoles mutuellement acceptables qui rencontrent les normes judiciaires dans les deux pays, et des demandes claires et précises», selon un document résumant la position du Canada.

«Hélas, conclut-on, un dialogue sera nécessaire pour gérer les attentes chinoises.»

Des agents d’infiltration chinois au Canada ?

Des enquêteurs anticorruption chinois qui chassent des suspects en cavale en Amérique du Nord auraient conduit des opérations secrètes au Canada et aux États-Unis pour en forcer certains à se rendre en Chine pour faire face à la justice.

Une partie des notes de service estampillées «SECRET» obtenue du ministère des Affaires mondiales par notre Bureau d’enquête s’intitule «Canadiens pincés en vertu de l’Opération Fox Hunt».

Les passages qui suivent ce titre ont été entièrement caviardés.

Cette opération est une initiative internationale de la Chine afin de débusquer et de traduire en justice des fonctionnaires corrompus et des fraudeurs qui ont fui le pays après avoir commis des crimes économiques.

Menace au parti

Le président de la Chine, Xi Jinping, et le Parti communiste ont déclenché une vaste campagne anticorruption depuis 2012. M. Xi soutient que la corruption des dirigeants de l’État est une menace pour la survie de son parti. L’Opération Fox Hunt se veut le volet international de cette campagne.

Le président pense que si les fonctionnaires corrompus savent qu’ils seront pourchassés partout dans le monde, ils seront moins tentés de voler.

David Mulroney, ancien ambassadeur du Canada en Chine de 2009 à 2012, a publié en 2015 un livre sur la Chine intitulé Moyen pouvoir, moyen royaume.

Selon M. Mulroney, le Canada doit faire plus pour bloquer l’entrée au pays de l’argent sale de la Chine et on devrait collaborer davantage avec les enquêteurs chinois de Fox Hunt.

Toutefois, les enquêteurs chinois ont été critiqués pour avoir recours à des tactiques d’intimidation. Ils font craindre aux suspects des conséquences malheureuses pour leurs proches ou parents toujours en Chine, s’ils ne se rendent pas.

En 2015, le New York Times et Xinhua, l’agence de nouvelles officielle de la Chine, ont rapporté que les États-Unis avaient expulsé certains enquêteurs du groupe Fox Hunt pour méconduite.