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Un site contaminé revendu 70 fois plus cher neuf ans plus tard

Un site contaminé revendu 70 fois plus cher neuf ans plus tard
Photo Le Journal de Montréal, Hugo Joncas

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Hugo Joncas et Andrew McIntosh
Bureau d’enquête

 

Vente d’un terrain par la Ville pour une bouchée de pain, frais de décontamination surestimés, implication d’hommes d’affaires cités à la commission Charbonneau... Le nouveau projet de Catania à Lachine a des airs de déjà-vu à Montréal.

Selon des documents et des témoignages recueillis par notre Bureau d’enquête au cours des derniers mois, le terrain de l’ancienne usine Jenkins a été largement sous-évalué par la Ville avant d’être vendu au rabais, sous prétexte d’une forte contamination du sol.

Les coûts de décontamination n’étaient pas aussi élevés qu’estimés et les acheteurs successifs ont fait des affaires d’or sur le dos des contribuables montréalais. L’affaire fait d’ailleurs étrangement penser au scandale du Faubourg Contrecœur, dont le procès commence cette année (voir le texte ci-dessous).

La Ville a vendu le terrain en question 150 000 $, sous l’administration Tremblay-Zampino, en 2004. Une fois décontaminé et dézoné, le Groupe Catania­­, avant de faire faillite, l’a payé 10,5 M$ en 2013, 70 fois plus cher.

Aujourd’hui, le projet domiciliaire VillaNova est sur le point de voir le jour sur le site de cette ancienne manufacture de valves, dans l’arrondissement de Lachine.

Contamination surestimée

Comme au Faubourg Contrecœur, l’évaluation des coûts de décontamination du site Jenkins était tout sauf précise.

«En 2004, on estimait les travaux entre­­ 3,2 M$ et 12,4 M$», relate un porte-parole de la Ville de Montréal.

La Ville jugeait alors que les coûts de décontamination étaient «supérieurs à la valeur marchande du terrain», selon le porte-parole. Pour la Ville, il valait donc mieux se débarrasser du terrain «à valeur négative» plutôt que d’en prendre possession.

En 2013, un groupe de développement social local en communication avec l’arrondissement, Concert’Action Lachine, indiquait des coûts de décontamination élevés, «d’environ 9 à 10 M$», dans une présentation portant sur le site Jenkins.

Ces chiffres venaient de l’arrondissement et de ses documents de travail. «Nous, on parle directement au maire de l’arrondissement de Lachine, Claude Daupin, pour ce dossier-là», nous a assuré Phédia Gottot, coordonnatrice du groupe.

« 4 à 5 M$, maximum »

Pourtant, des sources de notre Bureau d’enquête et les documents recueillis laissent entrevoir des coûts de décontamination beaucoup plus bas que les chiffres qui ont circulé:

  • En 2009, la compagnie à numéro détenant le terrain évaluait les frais à seulement 2,7 M$, selon un document que notre Bureau d’enquête a obtenu en vertu de la loi sur l’accès à l’information.
  • Selon deux ingénieurs bien au fait du dossier Jenkins, qui nous ont parlé sous le couvert de l’anonymat, l’élimination des sols contaminés du site a pu coûter «entre 4 et 5 M$ au maximum».

La valeur du terrain, loin d’être «négative», aurait donc permis à ses propriétaires­­ de faire des millions de dollars­­ de profits en y planifiant un projet immobilier.

Sur papier, l’actionnaire unique de la compagnie à l’époque était Robert Sebag. L’homme d’affaires, connu à Montréal pour ses nombreux taudis, n’a pas voulu donner de chiffres. «Ce sont des informations corporatives qui ne vous concernent pas.»

 

Chronologie

2001

Pour des raisons toujours inexpliquées, la Ville diminue radicalement l’évaluation municipale, de 3 M$ à 339 400 $.

20 juillet 2004

La Ville force la vente du terrain. Le propriétaire, Jenkins Canada, liquidé après une faillite, ne paye plus ses taxes depuis des années. Une compagnie à numéro, officiellement détenue par un prête-nom de l’homme d’affaires Gilles Boisvert, achète le terrain.

21 juillet 2004

6133258 Canada inc. est revendue dès le lendemain à Yves Thériault, connu, depuis la commission Charbonneau, comme étant un ancien partenaire du mafieux Domenico Arcuri dans la compagnie Carboneutre.

2013

Après la décontamination et le rezonage du terrain, Catania rachète le site pour 10,5 M$, 70 fois plus cher qu’en 2004.

2016

Sous le contrôle du liquidateur PwC, Catania annonce la première phase de son projet VillaNova sur le terrain Jenkins.

 

DES PROPRIÉTAIRES AUX PARCOURS TROUBLES

«Les transactions antérieures entre les anciens propriétaires du site se situent au-delà de notre connaissance», dit le porte-parole du liquidateur PricewaterhouseCoopers, Louis Aucoin.
Photo Élizabeth Plante, TVA
«Les transactions antérieures entre les anciens propriétaires du site se situent au-delà de notre connaissance», dit le porte-parole du liquidateur PricewaterhouseCoopers, Louis Aucoin.

Un prête-nom pour un encanteur d’autos usagées, des entrepreneurs mentionnés à la commission Charbonneau, des relations d’affaires de la mafia et un roi du taudis. Avant de revendre le site Jenkins à Catania, une série d’entrepreneurs aux parcours troubles se sont passé la mystérieuse compagnie à numéro qui détenait le terrain, 6133258 Canada inc.

 

Du 20 au 21 juillet 2004

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Photo Facebook

Gilles Boisvert et son prête-nom

C’est un riche homme d’affaires­­ de Lachine qui a d’abord mis la main sur l’ancien terrain de la Jenkins, quand la Ville de Montréal l’a mis aux enchères pour taxes impayées. Gilles Boisvert, qui a fait fortune dans les encans d’autos usagées, a cependant­­ utilisé un prête-nom, reconnaît-il lui-même en entrevue avec notre Bureau­­ d’enquête.

Sa compagnie à numéro a remporté la vente pour 150 000 $, mais elle était officiellement­­ détenue par un de ses employés, Yvon Connor. «C’était trop risqué de mettre un terrain contaminé à mon nom. Tout d’un coup ça coûtait des millions à nettoyer? dit Gilles Boisvert. Tandis que lui, il n’avait rien dans la vie...»

 

Du 21 juillet 2004 à septembre 2006

Yves Thériault, ancien partenaire du mafieux Domenico Arcuri dans Carboneutre

Dès le lendemain de la transaction avec la Ville, Gilles Boisvert revendait pourtant la compagnie à numéro qui venait d’acquérir le terrain pour le prix d’acquisition du terrain: 150 000 $.

L’acheteur, Yves Thériault, allait se faire connaître quelques années plus tard à la commission Charbonneau. Son ancien partenaire d’affaires a raconté comment ils s’étaient associés au mafieux Domenico Arcuri pour tenter de sauver leur compagnie de décontamination, Carboneutre.

Arcuri aurait agi de concert avec le caïd Raynald Desjardins, aujourd’hui en prison pour le meurtre d’un rival.

«Thériault m’a nommé un Italien pour qui il travaillait, rapporte Boisvert, qui voulait nettoyer le site Jenkins et y construire un projet domiciliaire. Ils m’ont dit d’arrêter de travailler dans la décontamination des sols. Quand tu reçois de la visite comme ça, tu n’as pas envie de mourir demain matin...»

La peur l’a alors poussé à déménager en République dominicaine, assure l’homme d’affaires.

La police et le fisc se sont ensuite intéressés à sa transaction éclair sur le site Jenkins. «Ils ont pris tous les documents, raconte Boisvert. Ils voulaient savoir si j’étais lié au crime organisé.»

Joint par notre Bureau d’enquête, Thériault refuse de commenter. A-t-il agi de concert avec Catania pour acheter le terrain? «Je ne connais pas la personne que vous mentionnez.»

 

De décembre 2005 à juin 2009

Stéphane Ste-Croix et son frère Jean-Guy, aussi mentionné à la commission Charbonneau

Jean-Guy Ste-Croix s’est ensuite­­ impliqué dans la décontamination­­ du site Jenkins. Puis en décembre 2005, l’entreprise qu’il exploite avec son frère Stéphane, Entreprises Ste-Croix inc., a pris des parts dans la compagnie à numéro qui détenait le terrain, selon les archives du Registre des entreprises du Québec.

À la commission Charbonneau, un entrepreneur a déclaré que Jean-Guy Ste-Croix l’a convaincu en 2007 d’avoir une entente avec lui pour un contrat d’enfouissement de boues d’épuration d’eaux usées, dans le quartier Rivière-des-Prairies.

En 2003, la Régie du bâtiment du Québec avait aussi suspendu la licence de Ste-Croix parce qu’il avait triché à son examen de compétence. En 2007, il aurait aussi corrompu un fonctionnaire de l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville pour un contrat de déneigement, selon des documents de cour.

 

De septembre 2006 à décembre 2013

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Photo d'archives

Robert Sebag, «roi du taudis»

Robert Sebag entre ensuite en scène. En septembre 2006, il a d’abord racheté les parts d’Yves Thériault dans la compagnie à numéro détenant­­ le terrain.

Sebag est connu comme étant le véritable roi du taudis­­ à Montréal. Il collectionne depuis des années des immeubles insalubres, surtout dans le quartier Côte-des-Neiges.

En 2008, des négociations ont eu lieu pour permettre à Raynald Desjardins de racheter le terrain, avec du financement du Fonds de solidarité FTQ, selon l’écoute électronique déposée à la commission Charbonneau. Les collaborateurs du caïd ont même fait une présentation infructueuse à la Société d’habitation et de développement de Montréal, l’organisation paramunicipale impliquée au Faubourg Contrecœur, selon une source proche du dossier.

Toujours en 2008, Sebag a d’ailleurs vendu un immeuble industriel à une compagnie dont Desjardins allait devenir actionnaire trois jours plus tard.

Quant aux frères Ste-Croix, ils éprouvaient de graves difficultés financières. En 2009, ils ont vendu leurs parts à Sebag, avant de faire faillite. «Il avait de l’argent, il m’a fait une offre, et j’ai vendu le terrain décontaminé», dit Jean-Guy Ste-Croix en entrevue.

Quant au «roi du taudis», il refuse de répondre à nos questions. «Que la Ville me mette en demeure, et j’irai témoigner! dit-il à la boutade. J’ai pas besoin de vous.»

Selon nos informations, Catania négociait avec Sebag depuis plus de deux ans quand il lui a racheté le site Jenkins, fin 2013.

D’une «valeur négative» en 2004 selon la Ville, le prix du terrain avait alors bondi à 10,5 M$.

 

Des appuis politiques pour le projet sur le site Jenkins

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Photo d'archives, Chantal Poirier

­­Frank Zampino (président du comité exécutif de la Ville de Montréal à l’époque)

 

Gérald Tremblay (maire de Montréal à l’époque)

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Photo d'archives, Chantal Poirier

2004-2005: Le maire Gérald Tremblay et le président du conseil exécutif Frank Zampino étaient à la tête de la Ville de Montréal quand elle a adopté un nouveau plan d’urbanisme. Il prévoyait notamment la conversion du secteur industriel de Lachine-Est et du site Jenkins en quartier résidentiel. Tremblay et Zampino ont ensuite appuyé les changements nécessaires dans plusieurs résolutions.

 

Claude Dauphin (maire de l’arrondissement de Lachine)

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Photo d'archives

2006: Le conseil d’arrondissement a décrété les changements de zonage­­ demandés par le promoteur Yves Thériault pour son projet sur le site Jenkins, mentionnent les documents municipaux.

Contacté par notre Bureau d’enquête, le maire de l’arrondissement­­ de Lachine, Claude Dauphin, assure qu’il n’a pas discuté du projet et des coûts de décontamination avec le promoteur de l’époque.

«On n’a jamais parlé de ça», dit-il. La compagnie détenant le site Jenkins était alors entre­­ les mains d’Yves Thériault­­. Cet homme d’affai­res­­ allait s’associer plus tard aux mafieux Domenico Arcuri­­ et Raynald Desjardins dans la compagnie Carboneutre, selon le rapport de la commission Charbonneau.

2008: La compagnie est maintenant entre les mains de Robert Sebag et des frères Ste-Croix. L’arrondissement diminue la taille minimum des terrains et augmente le nombre maximal de logements par immeuble, ce qui permet aux promoteurs d’en construire davantage.