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Ni madame ni monsieur

Des personnes trans revendiquent le droit d’être définies comme «non binaires dans le genre»

Annick Rouleau
Photo d'archives

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Quand on lui dit «madame», Alexis Rouleau répond qu’il n’est pas une madame. Et quand on lui dit «monsieur», l’universitaire de 24 ans répond qu’elle n’est pas un monsieur. Très jeunes, on nous apprend que le monde est divisé en deux sexes, mais une partie de la communauté trans refuse d’être confinée dans une de ces deux catégories. Ces personnes, dont fait partie Alexis Rouleau, se définis­sent comme «non binaires dans le genre». Après la sortie de Cœur de pirate en tant que «queer» et l’arrestation d’un militant trans associé au Pink Block, voici une incursion dans une autre frange de la communauté LGBT.


Le nombre de personnes qui se définissent comme non binaires dans le genre au Québec semble être en croissance, bien qu’il n’y ait pas de chiffres à cet effet. Combien êtes-vous à vous identifier comme tel dans votre communauté?

Au moins une centaine, que je connais de près ou de loin. Ça, c’est sans compter le milieu anglophone, où il y a encore plus de personnes non binaires.


Que signifie être non binaire dans le genre pour vous?

Dans notre société, on nous présente deux choix: être un homme ou une femme. Être non binaire dans le genre, c’est sortir de ce choix-là. Pour certains, cela peut être de s’identifier comme les deux en même temps. Il peut y avoir une certaine fluidité. Mais pour moi, je ne m’identifie juste pas à ces concepts-là. Homme ou femme: ce ne sont pas des mots qui collent à moi. Ça ne m’interpelle pas.


Comment en vient-on à se définir non binaire dans le genre?

Jusqu’à il y a environ un an, je ne savais pas que ça existait. Avant, je vivais dans le genre qui m’avait été assigné. Mais je me souviens que je trouvais déjà ça absurde quand il fallait remplir des formulaires et indiquer si on est un homme ou une femme. S’il y avait eu l’option de choisir «autre», c’est ce que j’aurais choisi. Ensuite, j’ai découvert que la non-binarité est une option et ça a fait son chemin dans ma tête. Ç’a été un éveil tranquille, mais libérateur.


De quel genre étiez-vous avant de vous définir comme non binaire?

Je ne veux pas le dire parce que répondre à cette question, c’est dire quels sont mes organes génitaux. Au fond, ça n’a pas d’importance. Sans me le demander, on m’a assigné un genre auquel je ne m’identifie pas. C’est pour ça que je considère que j’ai un vécu de «trans».


Quelle est votre orientation sexuelle?

Le genre de l’autre ne me dérange pas. C’est la personne qui fait en sorte que j’ai une attirance. Cela implique d’avoir une attirance pour des personnes de tous les genres. Chez moi, l’attraction est favorisée par une connexion intellectuelle.


C’est quoi le genre, pour vous?

Le genre, c’est comme les couleurs. On se fait toujours dire qu’il n’y a que le rouge et le bleu, alors qu’il y a une panoplie d’autres couleurs. C’est correct de s’identifier à un genre. Ce qui est mal, c’est de l’imposer. De forcer des gens dans des catégories qui ne les repré­sentent pas.


Comment réagissez-vous lorsqu’on vous interpelle comme monsieur ou madame?

Quand ça arrive, ça me fait mal. Souvent je vais dire: «Je ne suis pas une madame» ou «Je ne suis pas un monsieur». Les gens vont avoir tendance à rire, ils pensent que je blague. Mais au moins, je me sens mieux de l’avoir dit. À ceux qui font ensuite l’effort d’aller vers l’autre genre, je vais dire: «Ben, c’est moins pire.» Certains vont répondre: «Franchement! Si tu n’es pas homme ou femme, qu’est-ce que tu es?» Personne ne sait que ça existe, la non-binarité, donc si je veux m’assumer, il faut que je fasse de l’éducation.


Comment faites-vous pour qu’on vous accole un genre le moins souvent possible?

Ma présentation a tendance à être androgyne. Ça oriente mes choix vestimentaires. Je cherche à susciter assez de confusion pour qu’on ne me catégorise pas. On me met plus souvent dans la catégorie féminine, alors en parlant de moi-même avec des accords au masculin, ça confronte les gens. [...] Et je ne vais pas changer ça pour que d’autres gens se sentent moins confrontés. Je revendique le droit de choquer. Ou plutôt, le droit d’être qui je suis et de déterminer moi-même mon identité.


Est-ce qu’en général, les personnes non binaires ont tendance à adopter une apparence androgyne?

Non. Par exemple, il y a des personnes non binaires qui vont avoir une présentation très féminine. Mais ça ne fait pas de ces personnes-là des femmes. Ce sont juste des personnes qui ont des cheveux longs et qui aiment le maquillage. Ça ne rend pas leur identité [de non-binaire] moins valide.


La relation est-elle bonne avec la communauté trans?

Pas toujours. Parfois, c’est un peu comme si les «bonnes» personnes trans étaient celles qui font des changements médicaux ou légaux. Alors qu’une personne n’est pas obligée d’être mal dans son corps pour être trans.

Vous faites partie du Groupe d’action trans de l’Université de Montréal. Quelles sont vos revendications?

On veut juste que nos droits soient reconnus et que notre identité soit considérée comme valide, sans qu’elle soit constamment niée. Par exemple, de ne plus avoir à choisir un sexe dans les formulaires. On s’entend, ces cases-là qu’il faut cocher, ça ne sert à rien. Un autre défi qu’on a: avoir à choisir une toilette. À l’Université de Montréal, on a réussi à faire assigner des toilettes neutres.

Pas si claire, la frontière des sexes

L’humanité est-elle vraiment répartie en deux sexes distincts mâles et femelles? Même la biologie a ses nuances, rappelle une sociologue.

Il y a une «part d’arbitraire dans la détermination des frontières des sexes», souligne Janik Bastien-Charlebois, professeure de sociologie à l’UQAM qui étudie la diversité sexuelle.

En effet, les personnes intersexes, communément appelées «hermaphrodites», viennent brouiller les cartes.

Le terme «hermaphrodite» ne rend toutefois pas bien leur réalité, souligne Mme Bastien-Charlebois, «puisqu’elles n’ont pas deux sexes dans un corps, mais une gamme de possibilités intermédiaires».

Ainsi, un corps est considéré comme intersexe lorsqu’il ne peut être défini comme strictement mâle ou femelle. Il est toutefois impossible de chiffrer le nombre de personnes qui naissent intersexes puisque la définition n’en est pas claire.

Trop petit, trop grand

Par exemple, un bébé qui naît avec un clitoris trop grand ou un pénis trop petit sera considéré intersexe, illustre la sociologue. Mais à partir de quelle grandeur peut-on affirmer qu’un clitoris de nouveau-né est trop grand pour être un clitoris? Difficile à dire.

«Si on place le seuil à 0,5 cm, ça va donner beaucoup plus de nouveau-nés intersexes que si on le place à 1,1 cm», illustre-t-elle.

Si l’on a tendance à voir les personnes intersexes comme «l’exception qui confirme la règle, il s’agit d’une réflexion illogique qui ne peut être employée en sciences», explique-t-elle.

Rappelons que les personnes intersexuées ne sont pas nécessairement trans ou non binaires dans le genre, et vice versa. De plus, une bonne partie de la communauté trans défend justement l’idée que les organes génitaux ne devraient pas déterminer l’identité d’une personne.

Petit lexique non genré

Des personnes trans, dont Alexis Rouleau, tentent de développer un vocabulaire neutre qui permet d’éviter d’avoir à accoler un sexe à son interlocuteur.

Voici quelques exemples:

Ille ou iel: mélange de il et elle

Mix: utilisé pour remplacer Monsieur ou Madame. On dira Mix Alexis Rouleau.

Confrœur: mélange de confrère et consœur

Copaine: mélange de copain et copine

Source: utilisé pour faire référence au père ou à la mère

Créatifive: mélange de créatif et créative

Les termes «personne» et «individu» sont privilégiés devant les adjectifs.