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Au moins 600 victimes québécoises

La Belle Province est qualifiée de « paradis pour les pédophiles » par les victimes de prêtres

Me Pierre Boivin, qui a piloté plusieurs recours collectifs contre des prêtres, et Carlo Tarini, porte-parole de l’Association des victimes de prêtres, affirment­­ qu’on ne voit actuellement que la pointe de l’iceberg en matière de crimes sexuels commis par des religieux.
Photo Le journal de Montréal, Sarah-Maude Lefebvre Me Pierre Boivin, qui a piloté plusieurs recours collectifs contre des prêtres, et Carlo Tarini, porte-parole de l’Association des victimes de prêtres, affirment­­ qu’on ne voit actuellement que la pointe de l’iceberg en matière de crimes sexuels commis par des religieux.

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Au moins 600 Québécois (es) ont été victimes d’agression sexuelle de la part de prêtres, frères ou employés de l’Église depuis les années 1940.

C’est ce qui fait dire à l’Association des victimes de prêtres que le Québec est un véritable «paradis pour les pédophiles», notamment en raison du délai de prescription qui empêche les victimes de poursuivre leur agresseur.

Ce chiffre provient d’une recension, effectuée­­ par Le Journal dans la base de données de l’Institut canadien d’information juridique, de tous les membres du clergé qui ont été reconnus coupables au criminel ou condamnés au civil à verser une compensation financière à leurs victimes.

Tous les jugements n’étant pas recensés par écrit, le nombre réel de victimes pourrait être beaucoup plus élevé.

Unique au Québec

«On est la seule province au Canada où on impose encore un délai aux victimes pour dénoncer leur abuseur. C’est beaucoup plus facile pour un prêtre de commettre un crime ici qu’ailleurs au pays», dénonce le porte-parole de l’association, Carlo Tarini.

La Belle Province demeure à ce jour le seul endroit au pays où les victimes ne peuvent plus poursuivre au civil leur agresseur, passé un certain délai.

En 2013, une modification de la loi a fait passer le délai de prescription de 3 à 30 ans, mais comme cette mesure n’est pas rétroactive, les personnes agressées avant 2010 ont peu de recours.

La pointe de l’iceberg

«Les cas qui se retrouvent devant les tribunaux ne sont que la pointe de l’iceberg. La très grande majorité des victimes de religieux vont mourir avec leur secret», déplore Me Pierre Boivin du cabinet­­ Kugler Kandestin.

Ce dernier, qui a notamment piloté le recours collectif contre la congrégation des Rédemptoristes, affirme que le nouveau délai de prescription aidera les futurs plaignants, mais qu’il «laisse tomber» les victimes du passé.

«Le seul fait d’avoir un délai de prescription est inacceptable. Quand un enfant est victime d’un viol, l’agresseur ne devrait pas avoir le droit d’avoir l’esprit tranquille pour le reste de ses jours, au-delà d’une certaine période», poursuit-il.

En mars dernier, la Coalition avenir Québec a d’ailleurs déposé un projet de loi à cet effet pour abolir le délai de prescription de 30 ans.

D’autres victimes, admet l’Église

En entrevue au Journal, l’archevêque de Montréal, Mgr Lépine, a reconnu que «oui, il doit y avoir encore des victimes dans le silence» au Québec.

Une opinion partagée par l’Association des victimes de prêtres, qui affirme que de 1000 à 2000 personnes ont contacté l’organisme depuis sa création en 2008.

«La très grande majorité ne sont pas allées de l’avant avec une poursuite au civil à cause du délai de prescription», affirme M. Tarini.

Ce dernier plaide pour la mise en place d’un système d’arbitrage indépendant entre les victimes de religieux et l’Église. «Est-ce qu’on pourrait négocier des ententes au lieu de se battre avec des avocats? Les victimes ont droit à la justice et à la paix.»

Plusieurs prêtres condamnés (extraits de jugements)

Paul-André Harvey

Me Pierre Boivin, qui a piloté plusieurs recours collectifs contre des prêtres, et Carlo Tarini, porte-parole de l’Association des victimes de prêtres, affirment­­ qu’on ne voit actuellement que la pointe de l’iceberg en matière de crimes sexuels commis par des religieux.
Photo Agence QMI, Roger Gagnon

Le prêtre a écopé de six ans de prison en 2015 pour des agressions sexuelles commises sur 39 jeunes filles âgées de 8 à 10 ans dans des paroisses du Saguenay entre 1963 et 1987.

«Le prêtre s’arrange pour se trouver seul avec les enfants, sachant que les parents sont absents [...] Dans ce contexte de proximité et d’intimité, il se livre à divers attouchements aux parties intimes des jeunes filles. Il arrive qu’[il] porte son col romain et demande à l’enfant de garder silence “pour ne pas faire de peine au petit Jésus”».­

Jean-Claude Bergeron

Me Pierre Boivin, qui a piloté plusieurs recours collectifs contre des prêtres, et Carlo Tarini, porte-parole de l’Association des victimes de prêtres, affirment­­ qu’on ne voit actuellement que la pointe de l’iceberg en matière de crimes sexuels commis par des religieux.
Photo Le Journal de Québec, Stevens Leblanc

Le père rédemptoriste a été condamné à quatre ans de prison pour des agressions sexuelles commises sur sept élèves de l’ancien Séminaire Saint-Alphonse de Sainte-Anne-de-Beaupré dans les années 1970 et 1980.

«L’accusé vient le réveiller en prétextant qu’il doit vérifier son hygiène sexuelle et il l’amène avec lui à l’infirmerie. Il déverrouille la porte et le fait asseoir sur un lit d’examen. L’accusé lui demande de baisser son pantalon de pyjama, prend son pénis dans ses mains, rétracte la peau de son prépuce, l’observe et lui dit qu’il doit être plus propre. Pour lui, c’est humiliant­­.»

Paul-Henri Lachance

Me Pierre Boivin, qui a piloté plusieurs recours collectifs contre des prêtres, et Carlo Tarini, porte-parole de l’Association des victimes de prêtres, affirment­­ qu’on ne voit actuellement que la pointe de l’iceberg en matière de crimes sexuels commis par des religieux.
Photo Agence QMI

L’ex-prêtre de la paroisse Sacré-Cœur de Québec a reçu une peine­­ de 18 mois de prison, en 2009, pour avoir agressé sexuellement une fillette pendant trois ans.

«La victime reproche à Paul-Henri Lachance d’avoir, à la fin des années 1970, alors qu’elle était âgée de 6 à 8 ans, procédé à des attouchements et à des abus d’ordre sexuel sur sa personne.»

Raymond-Marie Lavoie

Me Pierre Boivin, qui a piloté plusieurs recours collectifs contre des prêtres, et Carlo Tarini, porte-parole de l’Association des victimes de prêtres, affirment­­ qu’on ne voit actuellement que la pointe de l’iceberg en matière de crimes sexuels commis par des religieux.
Photo Le Journal de Québec, Annie T. Roussel

Le rédemptoriste, qui a agressé 13 anciens étudiants du Séminaire Saint-Alphonse entre 1973 et 1985, a été condamné à purger 5 ans de pénitencier en février 2012.

«Alors qu’il était âgé de 13 à 15 ans, l’accusé l’a caressé aux parties génitales par-dessus et sous les vêtements. Les agressions avaient lieu dans la chambre ou le bureau de l’accusé, à une fréquence de 2 à 3 fois par semaine. Il aurait aussi été victime d’attouchements par deux autres pères de la congrégation.»

Gilles Noreau

Le prêtre et enseignant au Petit Séminaire de Québec a été condamné à un an de prison en 2004 pour avoir agressé sexuellement sept de ses anciens élèves.

«L’accusé était son professeur de religion. À l’automne 1980, il a participé comme bien d’autres jeunes, au camp d’été dont l’accusé assurait l’animation. Une nuit, il sentit une main dans son caleçon lui touchant le pénis. Il s’est immédiatement redressé dans le lit et a reconnu l’abbé Noreau­­. Il l’interpella alors en lui demandant ce qu’il faisait là. L’accusé quitta la chambre, subitement, sans parler.»

Richard Bouffard

Le prêtre de Sherbrooke a reconnu en 2006 avoir posé des gestes de grossière indécence et d’attentat à la pudeur. Il a purgé par la suite 15 mois d’emprisonnement.

«Contrairement à la majorité des dossiers de cette nature, l’accusé ne s’est pas contenté de se livrer à des attouchements de nature sexuelle, mais, à trois reprises, il a sodomisé un enfant de 13 et 14 ans.»

L’Église de Montréal dévoilera le nombre de prêtres pédophiles

L’archevêque de Montréal se dit prêt à rendre publiques les données de ses paroisses sur les prêtres qui ont commis des agressions sexuelles, une première au sein de l’Église, qui n’a jamais voulu dévoiler ces statistiques au Québec.

Mgr Christian Lépine souhaite implanter rapidement, «possiblement cette année», une nouvelle façon de faire: un audit réalisé par des experts indépendants qui rendront publics, chaque année dans un rapport, les noms des prêtres ayant commis des agressions sexuelles et le nombre de plaintes reçues.

L’archevêque se dit même prêt à examiner les archives des dix dernières années, «dans un premier temps».

«Actuellement, il n’existe pas de statistiques dans les paroisses à cet effet. Aux États-Unis, ça se fait depuis déjà quelques années. Les évêques font appel à un audit externe­­ qui regarde et analyse les données objectivement. Le Canada n’a pas encore pris cette voie. Mais je crois qu’on devrait la suivre pour mesurer l’ampleur de la situation», affirme Mgr Lépine.

Partout au Québec ?

L’idée est accueillie avec réserve du côté de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec.

«L’idée est bonne pour Montréal, mais je ne crois pas que ça soit nécessaire partout. Par exemple, dans mon diocèse de Joliette­­, je n’aurai que cinq prêtres âgés de moins de 60 ans en 2020. On est tissé serré. S’il se passe quelque chose, on va le savoir», a commenté Mgr Raymond Poisson, porte-parole de l’Assemblée.

La Conférence des évêques catholiques­­ du Canada a refusé notre demande d’entrevue. L’organisme prépare son propre plan d’action à ce sujet qui sera dévoilé dans les prochains mois.

Mgr Lépine, lui, croit que cette nouvelle façon de faire pourrait augmenter le niveau de confiance de la population envers l’Église.

«En publiant chaque année les noms des prêtres coupables, ça enverrait le message à la population qu’on s’occupe du problème. Mais pour que ça fonctionne, il faut qu’on soit plusieurs paroisses à le faire.»