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Le moment «Uber» pour les banques s’en vient - dixit Jonathan Hamel

Le moment «Uber» pour les banques s’en vient - dixit Jonathan Hamel
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De temps en temps, je publie un billet écrit par une personne qui mérite davantage de place dans le débat public. Par le passé, j’ai publié une réplique du professeur Yvan Stringer à une étude de l’IRIS, une critique de Samuel Bergeron quant aux comparaisons des prix de l’alcool entre le Québec et le New Hampshire ainsi qu’un billet de Vincent Dussault sur le transport alternatif. Cette semaine, je publie un billet de Jonathan Hamel – un entrepreneur venant de Québec – sur le sujet de l’innovation technologique dans le domaine de la finance. 
 
Le moment «Uber» pour les banques s’en vient
 
Il ne se passe pas une journée sans que les publications d’affaires parlent des technologies financières. La «Fintech», un terme parapluie qui regroupe informellement les innovations affectant l’industrie financière, bénéficie actuellement d’une attention particulière des investisseurs et des autorités. À première vue, les banques semblent s’être bien sorties de la révolution internet. Après tout, elles offrent des services bancaires en ligne et même leur propre application mobile. Bien qu’il faut saluer ces initiatives, les services bancaires ont en réalité très peu changé depuis 40 ans. Les consommateurs demeurent captifs d’un cartel qui leur laisse bien peu de choix en termes de consommation des services financiers, particulièrement au niveau des solutions de paiement. Le système bancaire canadien est souvent présenté comme l’un des plus solides au monde. C’est partiellement vrai. Par contre, cette situation n’enlève rien au fait que les consommateurs payent trop cher pour ce qu’ils obtiennent en retour. C’est un peu la même situation avec l’industrie laitière: personne ne se plaint de la qualité des produits, mais on se rend compte que la gestion de l’offre a un impact majeur sur la tarification, et ce, au désavantage des consommateurs. L’industrie bancaire a l’avantage de bénéficier d’une situation enviable. D’emblée, le coût d’entrée est assez élevé (qui peut capitaliser une nouvelle banque demain matin?) et surtout, l’environnement législatif favorise le maintien du statu quo en quoi l’arrivée de nouveaux joueurs est hautement improbable. Ces deux avantages qui protègent les acteurs actuels (les grandes banques à charte et les caisses populaires) fondent comme neige au soleil.
 
Apple vs les Banques
 
Un exemple intéressant est l’arrivée du service Apple Pay au Canada. En novembre 2015, Apple a largué une véritable bombe dans le petit cercle restreint des banques canadiennes en lançant le service Apple Pay sans la participation de ces dernières. Lancé initialement avec le support de la carte American Express chez des partenaires comme Starbucks, GAP et bien sûr dans les Apple Store, Apple Pay représente un point tournant dans l’évolution de l’offre des services financiers au Canada. Les banques se sont vite rendu compte qu’elles n’étaient plus indispensables au déploiement d’un tel service et qu’un acteur avec les moyens de Apple pouvait très bien faire cavalier seul. Bien que l’adoption fut limitée au départ puisqu’aucune banque canadienne n’émet la carte American Express, l’opération força les opérateurs MasterCard et Visa à entrer dans la danse avec les banques canadiennes. Ces dernières furent introduites à Apple Pay en mai dernier en même temps que les cartes débits du réseau Interac associées aux grandes banques (sauf Desjardins). Les détracteurs diront que l’impact d’un service comme Apple Pay est minime par rapport au volume total des transactions, mais l’exemple est somme toute assez révélateur: une entreprise peut maintenant déployer un réseau de paiement qui fait concurrence aux banques sans la participation de celles-ci et sans l’intervention des autorités.
 
Un système lourd et dispendieux
 
L’arrivée des services comme Apple Pay est bénéfique. Par contre, ce n’est qu’une couche technologique supplémentaire par-dessus le système bancaire traditionnel. L’innovation se situe uniquement dans le véhicule et non dans la nature sous-jacente de l’infrastructure: on paye avec le même compte de banque (ou carte de crédit) avec son téléphone au lieu d’une carte à puce. Dans cet ordre d’idées, j’invite le lecteur à réfléchir sur l’ampleur des infrastructures (et des coûts) impliquées lorsqu’un consommateur achète un café à 2,50 $ avec sa carte Interac, de crédit (ou Apple Pay). Tout d’abord il y a l’opérateur du terminal de paiement (souvent les banques elles-mêmes), les opérateurs de carte de crédit (ex.: Visa, MasterCard) et finalement la banque (dans le cas d’une carte de débit). Pas besoin d’être un ingénieur spécialisé pour réaliser l’ampleur de ces réseaux interconnectés et des coûts que ceux-ci engendrent pour les opérateurs qui refilent ultimement la facture aux marchands et finalement, aux consommateurs. On me faisait récemment remarquer que les marchands payent différentes échelles de frais selon la carte utilisée par le client. Par exemple, les cartes avec récompenses («cash back») sont souvent plus coûteuses à traiter pour le marchand. Ils sont d’ailleurs les premiers intéressés à trouver une solution de rechange qui pourra diminuer leur coût d’opération.
 
Une révolution se prépare
 
Le débat qui s’est déroulé ce printemps au Québec à propos de l’industrie du taxi et l’émergence de nouveaux joueurs comme Uber n’est qu’un prélude face à une révolution qui sera beaucoup plus marquée: la désintermédiation des services financiers. À ce propos, j’invite ceux qui croient qu’une société ne peut évoluer sans la présence des services bancaires traditionnels à traverser l’Atlantique et visiter certains pays d’Afrique comme le Kenya, la Zambie ou la Côte-d’Ivoire. Ces pays émergents comptent une bonne partie de consommateurs qui sont «non bancairisés». C’est-à-dire qui n’ont pas accès aux services bancaires traditionnels. Puisque la nécessité est la mère des inventions, de nombreux moyens de paiements mobiles abordables ont été développés dans ces marchés et font office de véritables précurseurs. Par exemple, le système M-Pesa, une monnaie virtuelle initialement lancée au Kenya qui fonctionne aussi facilement que des messages textes fait son chemin sur le continent. Une entreprise locale a même développé une plate-forme passerelle qui permet de transiger de Bitcoin à M-Pesa, une véritable bénédiction pour la diaspora qui vit à l’extérieur du continent et qui veut envoyer de l’argent à la maison. Les systèmes d’envoi de fonds traditionnels comme Western Union et MoneyGram coûtent une fortune en frais en plus d’être lourds en gestion. Les expatriés peuvent désormais envoyer des fonds à leur famille sans intermédiaires et à très faible coût. Ces innovations sont également révolutionnaires pour enrayer la corruption puisqu’elles permettent aux acteurs économiques de transiger directement entre eux sans intermédiaires. Par exemple, les producteurs agricoles peuvent désormais vendre leur récolte à un prix plus rentable grâce à la flexibilité de paiement et de communications qu’apportent les plates-formes mobiles.
 
La «Fintech» ultime
 
À première vue, il est difficile de voir les avantages d’une technologie comme Bitcoin dans une économie développée comme la nôtre. Avec raison, il n’y a pas beaucoup d’avantages de payer avec une telle méthode, qui peut être assez complexe pour l’utilisateur moyen. Difficile de battre l’efficacité et la distribution de Visa ou MasterCard et obtenir jusqu’à 1% de remise en argent. En réalité, Bitcoin est la «Fintech» ultime! (j’inclus dans Bitcoin la devise du même nom, le protocole et ses dérivés tels Ethereum). C’est une fondation technologique solide pour bâtir des services financiers nouvelle génération qui pourront servir les consommateurs sans intermédiaires donc à coût très faible. Par exemple, les virements internationaux tels qu’exprimé plus haut se font beaucoup plus rapidement, sans frais et sans aucune censure locale. À ce propos, l’ancien système bancaire est hautement malléable par des acteurs politiques et des événements extérieurs. De par sa nature décentralisée, Bitcoin est immunisée contre des telles perturbations. Les détracteurs diront que cet avantage vient au coût de la volatilité. Or dans les dernières semaines caractérisées par le Brexit, Bitcoin a été moins volatile que la livre sterling, une devise reconnue pour sa stabilité. Depuis plus d’un an, Bitcoin est en tout point plus avantageux que l’or: plus liquide, plus accessible, et surtout, plus rentable. Voilà la proposition de valeur de Bitcoin: une architecture décentralisée, une technologie éprouvée (le système fonctionne de lui-même depuis 8 ans) et une simplicité déconcertante: sa description technique (whitepaper) tient sur 9 pages. Cette technologie pourrait bien être l’équivalent pour les services financiers de ce qu’a été TCP IP (le protocole inernet) pour les télécommunications: c’est-à-dire une fondation technologique neutre et flexible qui permettra le développement d’un paquet d’applications en amont.
 
Un pari sur le chiffrement
 
La sécurité de Bitcoin repose sur deux piliers. Premièrement sa nature décentralisée. Aucune autorité centrale (ex.: serveur) n’héberge l’entièreté du réseau. Deuxièmement, le chiffrement. Tout comme la majorité de l’économie internet, Bitcoin est basé sur de puissants algorithmes de chiffrement qui sont à la fois simples (universellement acceptés, standards) et complexes (difficiles à déchiffrer). Ce dernier point prend toute son ampleur quand on le traite dans le spectre plus large de la vie privée et des technologies. Ce dossier a été particulièrement chaud dans les derniers mois avec le débat qui opposa Apple et le département américain de la Justice ainsi que le FBI. Apple a refusé de céder les clés de déchiffrement qui permettraient aux autorités de déverrouiller ses appareils (ex.: iPhone). Fait inusité, Apple a bénéficié de l’appui public de Google dans ce dossier sous prétexte que la sécurité et la vie privée des usagers primaient. Vous avez donc deux acteurs qui sont normalement compétiteurs (Apple et Google) qui ont conjointement plus de 1 trillion $US de capitalisation boursière qui font front commun pour défendre le principe du chiffrement sans intervention extérieure, élément fondamental au fonctionnement de Bitcoin. À noter que la majeure partie du système transactionnel des banques, c’est-à-dire les cartes magnétiques et à puce, est piratée sur une base quotidienne.
 
Une technologie libératrice
 
Quel sera l’événement déclencheur qui débouchera sur le «moment Uber» pour les banques? Difficile à dire. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une chaîne de petits événements qui progresseront vers une adoption plus large des services financiers alternatifs. Je suis intervenu à plusieurs reprises dans les médias et dans les conférences à propos de Bitcoin. Chaque fois, je disais «Qu’est-ce qui arrive à partir du moment ou Uber accepte Bitcoin?» Et bien c’est maintenant chose faite. Du moins en partie. Uber a récemment établi un partenariat avec XAPO, une société suisse qui offre des cartes de paiements adossées à Bitcoin, afin de contourner les autorités argentines. Ces dernières avaient ordonné l’arrêt de fonctionnement (via les banques) des cartes de crédit pour Uber en Argentine. Bien que limité, cet événement est majeur et pourrait bien se reproduire ailleurs dans les 450 villes desservies par Uber. Ce genre de développement est extrêmement bénéfique pour le consommateur puisque son lien avec le fournisseur (dans ce cas, Uber) devient hors d’atteinte des autorités. Il s’agit surtout d’un message très clair aux gouvernements qui seraient tentés de légiférer contre ces innovations: L’internet trouve toujours un passage. Ne jamais miser contre l’inernet! D’ailleurs dans l’histoire de l’humanité, Bitcoin est probablement l’une des technologies les plus libératrices qui soit pour l’individu: elle fait complètement abstraction de votre race, de votre classe sociale, de votre emplacement géographique et des contraintes législatives locales. Les tenants du discours socialiste répètent qu’il faut repenser le système financier international pour qu’il soit plus égalitaire. Je suis d’accord: utilisons un principe universellement reconnu, testé par des pairs et surtout immuable: l’échange par consensus vérifié mathématiquement.
 
 
Jonathan Hamel est entrepreneur en technologie, conférencier international et fondateur de Ethereum Québec. Expert des crypto monnaies, il a remporté un prix au hackathon de la conférence Consensus à New York en mai 2016 avec le projet UnionD, un syndicat décentralisé sur le Blockchain Ethereum.
 
Twitter : @jhamel