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Irma Levasseur et la fondation de l’Hôpital Sainte-Justine (1907)

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Même si l’on ne croit pas à la réincarnation comme les hindous, force est d’admettre que l’histoire se répète souvent au point que des personnages très semblables apparaissent à quelques décennies d’intervalle.

La première femme médecin du Canada français, Irma Levasseur, est pour ainsi dire la «réincarnation» de Jeanne Mance, mais une réincarnation moderne et scientifique, correspondant au début du 20e siècle. Jeanne Mance a fondé un hôpital dans une cabane à Ville-Marie; Irma Levasseur a également fondé un hôpital, Sainte-Justine, dans une maison: au 644, rue Saint-Denis, si vous voulez l’adresse exacte.

Quand je demande: «Qui parmi vous a déjà entendu parler d’Irma Levasseur?» la réponse est immanquablement... un long silence. Quelle incroyable injustice! Non seulement cette femme a fondé une institution dont nous sommes fiers, mais sa vie est un véritable roman!

Originaire de Québec, fille d’un père fantasque et d’une mère cantatrice d’opéra, Irma est obligée de s’exiler aux États-Unis, chez les pères de Sainte-Croix qui dirigent l’Université Saint-Paul à Minneapolis, pour étudier la médecine, parce que ses compatriotes et le collège des médecins, alors ouvertement «phallocrates» (le mot est de mise), lui mettent des bâtons dans les roues, elle ne peut pas exercer dans son propre pays avant que ne soit votée, en 1903, une loi spéciale l’y autorisant «exceptionnellement».

Oubliée et négligée

Malgré cette loi, Irma Levasseur ne trouve pas d’emploi; on ne veut pas de femme médecin. Après avoir travaillé pendant deux ans à l’étranger, elle revient à Montréal, où elle œuvre à la crèche de la Miséricorde, qui accueille les femmes célibataires et les enfants abandonnés.

Le 30 novembre 1907, elle soigne un premier enfant dans ce qui deviendra l’Hôpital Sainte-Justine. Mais pour ajouter l’insulte à l’injure, dès que son projet d’hôpital se consolide, on la tasse... parce qu’on veut faire travailler exclusivement des hommes dans cet hôpital pour enfants.

Irma Levasseur va alors partir à l’aventure et, pendant la Première Guerre mondiale, œuvrer comme médecin en Serbie, où les éclopés et les épidémies ne l’effraient pas.

Il faudra attendre les années 1940 pour que l’Hôpital Sainte-Justine accepte des femmes méde­cins. Même si l’on a bouté Irma Levasseur hors de son propre hôpital, son idée a germé... Montréal peut se targuer d’être aujourd’hui une ville de pointe en matière de soins des enfants. Avant Irma Levasseur, Montréal avait le taux de mortalité infantile le plus élevé au monde, juste derrière la capitale indienne Calcutta.

Cette femme que Montréal devrait honorer n’a pas la grande et digne statue qu’elle mérite. Et notre cinéma l’a oubliée. Triste amnésie!

Voici l’ancien hôpital Sainte-Justine sur la rue Saint-Denis dans les années 1930.
Photo courtoisie Archives municipales de Montréal
Voici l’ancien hôpital Sainte-Justine sur la rue Saint-Denis dans les années 1930.

 

Irma Levasseur, cette grande dame du Québec au destin incroyable, qui a été éjectée de l’hôpital qu’elle a fondé et qui a surmonté des écueils constants pour devenir médecin malgré son sexe qui, normalement, l’en empêchait, a été grossièrement oubliée et négligée par l’historiographie.
Photo courtoisie Archives municipales de Montréal
Irma Levasseur, cette grande dame du Québec au destin incroyable, qui a été éjectée de l’hôpital qu’elle a fondé et qui a surmonté des écueils constants pour devenir médecin malgré son sexe qui, normalement, l’en empêchait, a été grossièrement oubliée et négligée par l’historiographie.

 

Irma Levasseur
Photo courtoisie Archives municipales de Montréal
Irma Levasseur

- Avec la collaboration de Louis-Philippe Messier