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Analphabétisme: un drame qui se joue dans l’indifférence

Il n’y a aucun plan d’action pour lutter contre les difficultés en lecture qui touchent la moitié des Québécois

Bloc emploi
Photo Stevens LeBlanc Au Centre de formation en entreprise et récupération (CFER) des Navigateurs, à Lévis, des jeunes s’initient à la réalité du marché du travail dans des entreprises-écoles encadrées par des enseignants.

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Même si la moitié des Québécois peuvent être considérés comme analphabètes fonctionnels, il n’existe aucun plan d’action pour lutter contre ce fléau. Plusieurs intervenants sonnent l’alarme et dénoncent le manque de financement.

«On ne peut plus attendre. Le Québec est en retard par rapport au reste du Canada», martèle Michel Simard, responsable du Centre de recherche et d’expertise en multilittératie des adultes.

Même son de cloche de la part de Jacques Ménard, président de BMO Groupe financier, qui s’intéresse de près à ces enjeux. Ex-président du Groupe d’action sur la persévérance et la réussite scolaire, il a réussi il y a quelques années avec son équipe à «mettre sur la carte» l’enjeu du décrochage scolaire. Le moment est venu de faire de même avec l’analphabétisme, dit-il.

<b>Jacques Ménard</b><br />
Président de BMO Groupe financier
Photo courtoisie
Jacques Ménard
Président de BMO Groupe financier

Mais la complexité de la problématique ne la rend pas très attrayante aux yeux des politiciens, souligne-t-il. «Ça ne se règle pas en quatre ans», lance M. Ménard.

Plan d’action échu

Au Québec, le drame de l’analphabétisme se joue dans «l’indifférence totale», déplore Daniel Baril, directeur général de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes.

La politique d’éducation des adultes n’a pas été mise à jour depuis 2002. Le plan d’action qui y était assorti est échu depuis 2007. Le financement accordé aux groupes populaires d’alphabétisation, soit environ 12 millions $ annuellement, n’a pas été indexé depuis 2008, à une exception près. Or, sur le terrain, les besoins sont criants (voir autre texte plus bas).

Du côté des commissions scolaires, le financement pour l’éducation des adultes a augmenté de plus de 20 % depuis 2008, selon les chiffres du ministère de l’Éducation. Mais sur le terrain, les coupes des dernières années ont fait mal, selon une enquête qui vient tout juste d’être publiée par l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes.

Depuis des années, la Fédération des commissions scolaires réclame un meilleur financement de l’éducation des adultes, pour que davantage de gens y aient accès.

Stratégie nationale réclamée

Pour faire bouger le gouvernement, une vingtaine d’organismes se sont par ailleurs regroupés récemment pour créer le Réseau de lutte à l’analphabétisme. Ils réclament une stratégie nationale pour s’attaquer à ce fléau.

Pour ces intervenants, la lutte à l’analphabétisme doit aussi passer par la lutte à la pauvreté, affirme Caroline Meunier, du RGPAQ. «Si on ne s’attaque pas aux causes, on va encore nourrir la bête», lance-t-elle.

Alphabétisation: un manque à gagner de 9 millions $

  • Financement annuel octroyé aux groupes d’alphabétisation: environ 12 millions $ depuis 2008
  • Bonification de 663 000 $ accordée cette année
  • Manque à gagner: 9 millions $*

*Selon le Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ)

Questionné à ce sujet mardi à l’Assemblée nationale par le député caquiste Jean-François Roberge, le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a répondu que ces groupes «seront soutenus».

Un appel à l’aide

À l’Atelier des lettres, un groupe d’alphabétisation situé dans le quartier Centre-Sud à Montréal, le financement est une lutte au quotidien.

L’organisme, qui emploie l’équivalent de deux employés et demi, arrive difficilement à boucler son budget avec sa subvention de 100 000 $ par année, qui doit aussi servir à payer le loyer et les autres coûts de fonctionnement.

La coordonnatrice Martine Fillion doit constamment faire de la recherche de financement pour être capable de faire des projets et répondre aux besoins des participants. «Pendant qu’on fait ça, on n’est pas en train de faire de l’alphabétisation. On ne nous donne pas les moyens de faire notre travail. C’est essoufflant», lance-t-elle.

La coordonnatrice de L’Atelier des lettres, Martine Fillion
Photo d'archives, Agence QMI
La coordonnatrice de L’Atelier des lettres, Martine Fillion

Avec ce financement, l’organisme doit se contenter de fournir des services à ceux qui viennent cogner à sa porte. Son équipe n’a pas les moyens de faire des démarches pour en recruter davantage, alors que les besoins sont grands. «Ces gens-là, ce sont des citoyens, lance Mme Fillion. On ne peut pas juste se dire too bad. Il faut les soutenir.»

Même son de cloche de la part de Daniel Baril, directeur général de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes. «Ne pas s’occuper d’éducation des adultes, c’est créer un problème social qui ne se réglera pas tout seul», lance-t-il. L’État doit cesser de penser que son boulot est de remettre uniquement des diplômes de niveau secondaire ou collégial et que le reste relève de la volonté individuelle, ajoute-t-il.

Il reconnaît toutefois qu’il est difficile de s’attaquer à cet enjeu parce qu’il y a beaucoup d’acteurs qui doivent donner un coup de main. Entreprises, groupes d’alphabétisation, organismes communautaires... «Il y a urgence», lance-t-il.