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Cimenterie de Port-Daniel: le risque du public s’est accru

Le nouvel investisseur dans Port-Daniel pourrait avoir damé le pion aux contribuables

Un millier de travailleurs sont à pied d’œuvre pour construire la gigantesque cimenterie située à une trentaine de kilomètres de Chandler, où se situent les reliques du cauchemar de la Gaspésia.
Photo d'archive, Karyne Boudreau Un millier de travailleurs sont à pied d’œuvre pour construire la gigantesque cimenterie située à une trentaine de kilomètres de Chandler, où se situent les reliques du cauchemar de la Gaspésia.

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Québec est incapable de dire si le nouvel investisseur dans la cimenterie de Port-Daniel sera remboursé avant les contribuables en cas d’échec du projet.

C’est l’arrivée d’un nouvel acteur dans ce projet controversé, cet été, qui a jeté un pavé dans la mare.

Le géant américain Black Rock, une des plus importantes sociétés d’investissement au monde, s'est joint à l’aventure gaspésienne en consentant un prêt de 125 M$ pour venir à la rescousse du projet de cimenterie.

Ces fonds étaient nécessaires parce que les coûts de construction de ce projet ont récemment explosé de 450 M$, passant à près de 1,5 G$.

C’est la Caisse de dépôt et placement du Québec, en partenariat avec Black Rock, qui a entamé ce secours durant l’été. La Caisse est alors devenue actionnaire de contrôle devant le clan Beaudoin-Bombardier et Investissement Québec.

Le montage financier est solidifié par différents prêts, dont celui de 360 M$ d’un syndicat bancaire mené par la Banque Nationale et 250 M$ par Investissement Québec.

Cette nouvelle donne soulève des questions sur l’ordre de remboursement des principaux bailleurs de fonds du projet, en cas d’échec.

En discussions

Le syndicat bancaire a d’abord préséance sur le prêt d’Investissement Québec, mais est-ce que Black Rock sera aussi remboursée avant Investissement Québec si la cimenterie se transforme en Gaspésia?

Nous avons donc demandé au cabinet de la ministre Anglade si, oui ou non, Québec avait perdu un rang de créance avec l’arrivée de Black Rock. «Pour l’instant, les discussions se poursuivent. C’est ce que je peux dire», nous a indiqué une attachée de presse de la ministre.

Des garanties

La réplique du cabinet fait grincer des dents l’une de nos sources. «Il est difficile d’imaginer que Black Rock, plus important gestionnaire d’actifs sur la planète, se serait lancé dans Port-Daniel sans connaître son rang de créance», nous lance-t-elle.

La cimenterie deviendra le projet le plus polluant de l’histoire du Québec, et ce, sans avoir dû subir une étude environnementale approfondie.

Avec la collaboration de Charles Lecavalier, Bureau parlementaire


Des allures de série télé

En coulisse, le projet de Port-Daniel donne droit à un spectacle digne d’un véritable thriller politique:

  • Même si la cimenterie n’est pas encore en activité, elle a pu bénéficier de règles environnementales qui n’existent plus depuis 20 ans. La demande du projet a été effectuée en 1995, un mois avant l’entrée en vigueur de la loi qui l’aurait forcée à subir un examen du Bureau d’audience publique en environnement (BAPE).
  • Un lourd débat juridique a été lancé et les groupes environnementaux ont voulu forcer le gouvernement à exiger une étude du BAPE. Un des compétiteurs de la cimenterie, soit un des leaders mondiaux du ciment, Lafarge, a ironiquement aidé financièrement le combat des groupes environnementaux, avec quelques milliers de dollars.
  • Le gouvernement Couillard a finalement adopté une loi spéciale pour régler le débat et assurer qu’aucune étude de BAPE ne soit nécessaire.
  • L’ancien ministre de l’Économie Jacques Daoust, en avril 2014, émettait des réserves sur le projet. Craignant une deuxième Gaspésia, il ne se montrait pas «rassuré». Un mois plus tard, M. Daoust se montrait soudainement «optimiste».
  • Des sénateurs et élus américains ont critiqué le projet de Port-Daniel, soulignant que l’exportation du ciment de Port-Daniel devenait anticoncurrentielle puisqu’elle relève d’un projet largement financé par des fonds publics canadiens. Ces doléances n’étaient pas étrangères au fruit du lobby américain des cimentiers, lui-même influencé par le lobby canadien.
  • Rien n’assure que les États-Unis ne tenteront pas de s’attaquer légalement aux exportations du ciment de Port-Daniel et même d’exiger des droits compensatoires, ce qui serait hautement dommageable pour le projet. La plupart des juristes spécialisés dans le domaine évaluent que l’hypothèse est envisageable, mais formulent plusieurs réserves. D’un côté, il faut prouver que le projet n’aurait jamais été lancé sans la participation des gouvernements, ce qui semble clair. Une plainte des États-Unis serait par contre uniquement fondée si les cimenteries qui représentent au moins 50 % de la production américaine se mobilisent, ce qui est plus complexe.