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Des impacts au quotidien

Les problèmes de lecture représente un problème de santé publique

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Pas facile de bien prendre ses médicaments ou de se préparer pour un examen à l’hôpital lorsqu’on a des difficultés à lire. Selon plusieurs intervenants interrogés, l’analphabétisme au Québec est un véritable problème de santé publique.

Martine Fillion est coordonnatrice de L’Atelier des lettres, un organisme d’alphabétisation situé à Montréal. Elle se rappelle encore de cette dame qui souffrait l’asthme et qui se retrouvait souvent à l’hôpital pour des problèmes respiratoires.

«On s’est rendu compte à un moment donné qu’elle prenait ses pompes de façon inversée», raconte-t-elle. La première pompe devait servir à ouvrir les bronches, avant la prise du médicament administré par la deuxième pompe. «Combien de fois est-elle allée à l’urgence parce qu’elle prenait mal ses médicaments?» lance Mme Fillion.

Pour Paul Bélanger, professeur à l’UQAM et ex-président du Conseil international de l’éducation aux adultes, les faibles compétences des gens en lecture représentent un «enjeu crucial» en terme de santé publique, notamment auprès des personnes âgées.

«Les médecins passent beaucoup moins de temps avec leurs patients qu’avant et leur donnent beaucoup plus de documentation à lire», fait-il remarquer, tout en soulignant que la paperasse du réseau de la santé doit être plus accessible.

Même son de cloche de la part de Pierre Blain, directeur général du Regroupement provincial des comités d’usagers dans le réseau de la santé. «C’est une de mes batailles depuis plusieurs années, lance-t-il. Tout est basé sur la lecture plutôt que l’échange et on n’est pas capable d’adapter la documentation. C’est un grave problème.»

Carnet de santé pour analphabètes

Pour aider les gens qui ont de la difficulté à lire, le groupe d’alphabétisation Atout-lire, à Québec, a produit il y a trois ans un carnet de santé simplifié.

Rempli d’images et de phrases simples, ce petit livret permet de mieux se préparer pour aller chez le médecin, de mettre des mots sur la douleur et de comprendre des notions de base en santé : comment mesurer sa température ou lire la posologie d’un médicament, par exemple.

«Quand on parlait avec nos participants, la santé était un sujet qui revenait tout le temps. Les gens arrêtaient pas d’en parler, c’est un enjeu majeur», affirme l’animatrice Johanne Arseneault.

Ce carnet simplifié a permis à Réjeanne Picard d’être plus confiante et de prendre sa santé en main. Pendant longtemps, elle s’est plainte à son médecin d’avoir une mauvaise toux, sans être prise au sérieux. «Il me disait que j’avais un rhume et que ça allait passer». Mais en insistant davantage, elle a fini par passer des examens qui ont révélé qu’elle avait des fibromes aux poumons «Mais il a fallu que je pousse pas mal avant d’arriver là», lance-t-elle.

D'autres difficultés au quotidien

De plus en plus difficile de se trouver un emploi

«Dans le temps, j’avais une job à tous les coins de rue. Mais plus maintenant, ils demandent un secondaire cinq pour tout. C’est très frustrant.» Sylvie Thibault a 56 ans et fréquente l’organisme d’alphabétisation Lettre en Main, à Montréal, depuis... 1985. C’est là qu’elle a appris à lire et à écrire, après avoir arrêté l’école en sixième année. Or même si ses compétences en lecture et écriture s’améliorent constamment, il lui est de plus en plus difficile de se trouver un emploi, malgré son expérience en entretien ménager et dans le secteur manufacturier. «Je ne comprends pas pourquoi ils demandent un secondaire cinq pour ramasser les vidanges. On ne s’en va pas les lire, on s’en va les jeter!», lance-t-elle.

Des jeunes endettés par des téléphones cellulaires

À La Boîte à Lettres, un groupe d’alphabétisation de Longueuil qui travaillent auprès des jeunes, plusieurs participants ont de grosses dettes de téléphone cellulaire parce qu’ils ont mal compris le contrat qu’ils ont signé, raconte Samuel Messier, qui est formateur-accompagnateur : «On vit dans une société où à chaque jour, il y a quelque chose qui leur remet en pleine face leurs difficultés à lire et écrire. Ils ont de la misère à remplir un bail, ne veulent pas aller voir le médecin de peur de ne pas comprendre, beaucoup n’ont même pas leur carte d’assurance-maladie.» Parmi les jeunes qui fréquentent La Boîte à lettres, 80% ont de faibles revenus ou bénéficient de l’aide sociale.

Le défi de bien accompagner ses enfants à l’école

Photo courtoisie, Le Fablier

Il n’est pas facile de bien accompagner son enfant qui rentre à l’école lorsqu’on a soi-même des difficultés en lecture et en écriture. C’est grâce à l’organisme Le Fablier, qui offre des ateliers d’alphabétisation à des parents et enfants de Longueuil, que le fils de Marie-Pier Desjardins a pu faire une entrée réussie à l’école. «Ils m’ont réveillée, sinon mon gars n’aurait pas été inscrit à l’école. J’avais complètement oublié ça, j’avais autre chose dans la tête», raconte cette mère monoparentale, qui a de la difficulté à joindre les deux bouts.

Les activités organisées par cet organisme ont fait une grande différence dans la vie de son garçon, âgé de six ans. «Ç’a vraiment changé beaucoup de choses, raconte-t-elle. Avant, il ne voulait rien savoir des livres, il les déchirait Depuis qu’on vient ici, ça lui prend son histoire à tous les soirs. Il parle mieux, il veut apprendre. Il a beaucoup grandi grâce au Fablier.»

Mme Desjardins a elle-même gagné beaucoup de confiance qui lui a permis de faire par Internet une demande de subvention à une fondation pour les achats de la rentrée scolaire. «L’ordinateur, ce n’est pas facile. Mais j’y suis arrivée, j’ai eu besoin d’aide mais j’y suis arrivée, lance-t-elle, les yeux brillants. Pour une rare fois, son garçon a pu commencé l’année scolaire avec des vêtements neufs.