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Incursion dans le monde des mariages forcés au Québec

Dix femmes immigrantes de Montréal ont accepté de témoigner de leur sombre réalité

Madeline Lamboley
Photo Ben Pelosse Madeline Lamboley est l’auteure de la thèse de doctorat intitulée «Le mariage forcé des femmes immigrantes au Québec». Sa tâche a été si difficile qu’elle a failli abandonner en cours de route.

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Violence physique, menaces, agressions sexuelles, pressions familiales: dix femmes immigrantes de Montréal victimes d’un mariage forcé ont accepté de témoigner de leur bouleversante réalité, bel et bien présente au Québec.

«Il n’y avait pas d’avis, pas d’opinion si je voulais ou si je ne voulais pas. [...] Je n’ai pas eu d’autre choix que de dire oui», a témoigné une des 10 femmes rencontrées.

Une première

Rendue publique récemment, la thèse de doctorat de Madeline Lamboley, intitulée «Le mariage forcé des femmes immigrantes au Québec», dresse un portrait sombre de cette réalité.

Une toute première recherche exhaustive sur le terrain au Québec, indique la docteure en criminologie, qui a connu de multiples embûches et a «failli lâcher» le projet à plusieurs reprises depuis 2008.

«J’ai l’impression de défricher le terrain», confie la Française d’origine.

«Il y avait un déni de la part des milieux, c’est une problématique qui n’était pas abordée ici. [...] Mais j’étais convaincue. Si ça existe dans tous les autres pays du monde, pourquoi ça n’existerait pas ici, au Québec et au Cana­da?»

L’auteure a rencontré les femmes grâce à des intervenants d’organismes d’aide de Montréal. La plus grande barrière était la langue; plusieurs ne parlaient ni français ni anglais, et ont eu recours à des interprètes.

Malgré la peur qui les habite, les femmes qui proviennent de différents pays, dont le Bangladesh et l’Inde, ont accepté de témoigner pour dénoncer cette réalité.

« Extrêmement violent »

Certains des témoignages donnent froid dans le dos, dont ceux de femmes enceintes qui ont perdu leur bébé après avoir été battues.

«Je m’attendais à ce contenu extrêmement violent. Mais, je suis toujours surprise par la nature humaine, à quel point elle peut être cruelle, horrible, violente», dit Mme Lamboley.

Fait paradoxal: les parents marient souvent leur fille de force pour leur bien-être, «en pensant faire la bonne chose», dit-elle. Bien que les mariages forcés soient peu répertoriés au Québec, l’auteure assure que cette réalité n’est pas «si marginale que ça».

«L’affaire Shafia a permis d’ouvrir les yeux [sur les crimes d’honneurs et les mariages organisés], et de dire que ça existe ici au Québec. De plus en plus de gens dans les milieux veulent en savoir davantage et il y a plus de dénonciations.»

Sur les dix femmes rencontrées, sept avaient réussi à quitter leur mari. Une décision lourde de conséquences et qui les isole davantage.

«Elles ont beaucoup de courage. Elles s’exposent à des représailles, pas juste pour elles, mais tout leur entourage.»

Pour l’avenir, l’auteure croit que des mesures doivent permettre une meilleure protection.

«On est rendus à mieux comprendre pour mieux intervenir. Criminaliser davantage, ce serait mettre la charrue devant les bœufs. Il y a d’autres choses à faire avant d’en arriver là.»

Le quotidien des femmes mariées de force

Voici quelques passages de la réalité des 10 femmes victimes d’un mariage forcé rencontrées par Madeline Lamboley. La plupart avaient à l’époque un statut précaire au Canada. Quatre d’entre elles sont originaires du Bangladesh et deux de l’Inde. Les autres viennent du Cameroun, d’Algérie, du Pakistan et du Sri Lanka. Le Journal a aussi relevé des témoi­gnages des 18 intervenants rencontrés dans le cadre de la thèse (policiers, juristes, travailleurs sociaux et communautaires) afin d’apporter un point de vue plus global. Pour des raisons de sécurité, tous ont gardé l’anonymat.

Le sacrifice des femmes

«Je me suis sacrifiée pour l’honneur de ma famille »

– Une des 10 femmes

«C’est mon père qui décide »

– Une des 10 femmes

«Les femmes me disent souvent, on n’a pas le choix [...] qu’on aime ou qu’on n’aime pas, ça ne fait pas de différence, le mot amour n’existe pas. [...] Elles me disent qu’elles se sentent mal à l’aise, mais elles n’ont pas le choix parce que l’idée c’est: “Je ne peux pas abandonner cet homme, on me l’a donné pour la vie, divorcer c’est encore pire.” [...] Alors elles sont quelque part forcées d’accepter ce mariage arrangé là. »

– Un informateur-clé


Contrôle du père

«C’est mon père le roi de la maison, c’est lui qui décide. On n’a pas le choix de décider par nous-mêmes de quoi que ce soit. Il garde tous les papiers qui arrivent pour nous, c’est-à-dire les lettres, l’argent qu’on reçoit, tout. »

– Une des 10 femmes

«Je ne peux pas aller contre parce que si j’allais contre mon père, il me mettrait dehors. Parce que je n’ai pas d’amis, je ne travaille pas, je n’ai pas d’argent... Alors si mon père il dit: “Va...”, où je vais aller? Alors c’est mieux de me marier. »

– Une des 10 femmes


Des mariages rapides

«L’attrait de vivre dans un pays tel le Canada a joué sur l’empressement des familles à conclure le mariage. [...] Le temps des vacances devient alors le temps accordé à la conclusion du mariage », écrit l’auteure.

«À ce moment-là, son père et le mien se parlaient pour me trouver un mari... Tout s’est passé en un mois, le mariage et tout ça. Il n’y a pas eu d’avis, pas d’opinion, si je voulais ou ne voulais pas. »

– Une des 10 femmes

« Je sais qu’il la voulait au début de la vingtaine parce que ça confirmait le fait qu’elle était vierge. C’est encore présent chez certains groupes, l’importance que les jeunes femmes soient vierges. C’est mal vu si elles ont une vie sexuelle. Alors, c’est le seul critère dans le fond quand ils les prennent jeunes. C’est surtout ça. »

– Un informateur-clé


Violence physique et psychologique

«Si le repas n’était pas prêt quand il rentrait, pas à son goût, si le ménage n’était pas fait comme il voulait, si ce n’était pas prêt quand il rentrait du travail, il me battait. Il m’a donné des coups de pied, des coups de poing. »

– Une des 10 femmes.

«Je n’avais pas la permission d’appeler mes parents... Six mois, sept mois sans parler avec mes parents parce qu’il ne voulait pas que je dise la vérité, toute la situation à mes parents. Je pleurais, je pleurais, pis je n’avais pas le choix. »

– Une des 10 femmes

«Les jeunes filles finissaient par céder, car quand tu as ton grand frère qui vient et qui te dit: “ Regarde, tu te maries ou je te tue”, et quand il te met le couteau sur la gorge, ben tu te dis qu’il est sérieux. Quand il te bat, tu te dis qu’il est sérieux. »

– Un informateur clé


Pas droit à l’éducation

«Je ne sais parler ni anglais ni français. J’aimerais bien suivre des cours pour apprendre. Il a dit: “C’est la première et la dernière fois que j’entends ça, je veux pas que tu parles de suivre des cours, jamais. C’est la première et dernière fois. Je ne veux pas entendre ça de ta bouche. ”»

– Une des 10 femmes


Menaces de retourner dans le pays

«Je n’étais pas au courant des différences de statuts d’immigration. Monsieur m’a dit: “Non, tu n’as pas de droits... Je peux te retourner quand je veux.” »

– Une des 10 femmes

«Les menaces de déportation deviennent un moyen de contrôle supplémentaire d’un mari violent face à une femme peu, voire pas informée, des droits relatifs à son statut », écrit l’auteure.

Pas une question de religion

Les mariages forcés ne sont pas une affaire de religion, mais bien une réalité culturelle, insis­te l’auteure.

«Et encore, ça dépend de la famil­le. Il faut éviter la généralisation», dit Mme Lamboley.

«Il faut démystifier certains préjugés. Tout le monde a une opinion sur le sujet. Mais, ce ne sont pas que les musulmans, ce n’est pas une question de religion.»

Cette dernière rappelle qu’il y a quelques décennies, le Québec n’était pas à l’abri de cette réalité.

«Qu’est-ce que vous pensez qu’il se passait dans les campagnes?» demande-t-elle.

Selon l’auteure, les mariages forcés existent aussi dans les sectes.

Les mariages forcés dans le monde

♦ 700 millions de femmes mariées avant l’âge de 18 ans. Plus du tiers avaient moins de 15 ans.

♦ Une fille sur 3 se marie avant l’âge de 18 ans dans les pays en développement (excepté la Chine).

♦ Pauvreté

Les filles pauvres ont 2,5 fois plus de risques d’être mariées lorsqu’elles sont mineures que les filles de familles riches.

♦ 1 adolescente sur 7 âgée de 15 à 19 ans est mariée dans le monde.

♦ En Afrique subsaharienne, 4 filles sur 10 sont mariées avant 18 ans.

♦ 20 000 filles de moins de 18 ans accouchent chaque jour dans les pays en développement. (sept millions de filles par année)

♦ Impacts du mariage précoce :

  • Fin des études
  • Grossesses avant d’être prêtes
  • Plus de risques de violence

Source : Nations Unies