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Le libre-échange n'est pas l'ouverture

Philippe Couillard.
Photo Le Journal de Québec, Simon Clark

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J’ai recensé avant-hier plusieurs déclarations de notre classe politique, tentant de démontrer qu’elle se confine dans une attitude hautaine quand il est question ses principes « indiscutables ». Parmi ces sorties, pour le moins hasardeuses, parlons de cette missive que le gouvernement Couillard a fait parvenir à la Wallonie, implorant son gouvernement d’ignorer le vote de son parlement et de renoncer à ses demandes :

« L'AECG est un accord progressiste et moderne sans précédent, qui sera au bénéfice des travailleurs et des entrepreneurs des deux côtés de l'océan Atlantique. Nous souhaitons que les autorités wallonnes saisissent la main tendue par leurs partenaires dans le but d'arriver à un consensus favorable à la prospérité de nos économies. Car c'est bien de prospérité qu'il s'agit. L'ouverture des marchés crée de l'emploi. La fermeture a l'effet inverse, en plus de toucher davantage les personnes les plus défavorisées. C'est pourquoi, au nom de la fructueuse amitié qui nous lie aux francophones de Belgique depuis plus de 40 ans, le Québec demande que nous fassions ensemble le choix de l'ouverture et de la confiance. »

L’accent mis sur le mot « ouverture », dans le texte cité, est de moi. Pour nos « élites », le vocabulaire est très loin d’être anodin. Il est même plutôt sciemment sélectionné pour servir les intérêts de la caste dominante et, en bout de ligne, offrir des contre-sens et des double-sens en guise de Saintes Paroles.

Les formulations, versant dans un politiquement correct aussi caricatural qu’imbuvable, ont pour but de créer l’adéquation entre « ouverture » et « bien », entre « fermeture » et « mal », et entre « Accord économique et commercial global » et « ouverture. Donc, si vous suivez bien : L’AÉCG est un accord de libre-échange, le libre-échange c’est l’ouverture, l’ouverture c’est le contraire de la fermeture, donc c’est le bien.

Outre le fait que le dogme de l’ouverture à tous crins est un peu ridicule en soi, il importe de bien distinguer les mots qui sont ici amalgamés.

Démêlons tout ça...

Ouverture au commerce signifie, comme les termes l’indiquent, qu’un pays est ouvert au commerce avec l’étranger. La logique est simple : lorsqu’un pays n’est pas en mesure de produire un certain bien, il l’achète à l’étranger. À l’inverse, s’il est particulièrement performant dans un secteur de production donné, il s’enrichit en l’exportant. Il n’y a presque que des avantages : non seulement un pays peut combler ses différents manques, mais il accède à des marchés extérieurs, crée des emplois et fait croître ses entreprises. On peut bien entendu débattre du caractère indispensable de l’ouverture au commerce (l’économiste Paul Krugman, par exemple, calcule que la part des économies nationales consacrée au commerce internationale est négligeable), mais les effets sont généralement bénéfiques lorsque les décisions commerciales sont prises correctement.

Le libre-échange renvoie à un modèle où la suppression des barrières tarifaires serait garante d’un commerce international optimal. La théorie du libre-échange trouve historiquement son point d’appui sur la thèse de l’économiste britannique David Ricardo, de même que sur le théorème Heckscher-Ohlin-Samuelson, qui a été largement débattu et remis en question en milieu académique.

Un accord de libre-échange de première génération vise l’abaissement des droits de douane et le laisser-faire, c’est-à-dire que les restrictions soient les plus faibles possibles sur l’entrée des produits étrangers. Seules les marchandises en font partie. Le General Agreement on Tarifs and Trade (GATT), ancêtre de l’Organisation mondiale du commerce, en était un.

Un accord de libre-échange de seconde génération touche quant à lui, outre aux marchandises, à la libre circulation des services, aux investissements, aux marchés publics et à la propriété intellectuelle. L’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) en était un. L’ALÉNA incluait des clauses favorisant les poursuites des transnationales contre les États lorsqu’elles sentent que leurs capacités à faire du profit sont lésées. Ce mécanisme a depuis été repris à plusieurs reprises dans les traités commerciaux.

Un accord de libre-échange de troisième génération va encore plus loin dans son champ d’application. Bien loin d’alléger les charges réglementaires, comme ce qui est pourtant prétendu, ces traités font plutôt dans la surenchère réglementaire. Ces accords sont généralement extrêmement volumineux, faisant des milliers de pages. On y intègre les enjeux environnementaux, les normes du travail, etc. Ils visent une transformation en profondeur de la vie interne des États pour tendre vers une uniformisation de leurs lois. Pour que le capital puisse pleinement se déployer et être entièrement mobile, il ne suffit donc plus d’amoindrir les restrictions frontalières, pas plus que de stimuler le commerce entre les pays. L’AÉCG est un accord de ce type, tout comme le Partenariat transpacifique (PTP). Bien entendu, ces accords surviennent alors que les droits de douane sont déjà quasi-inexistants. Il ne s’agit donc plus, à proprement parler, de simple commerce entre les pays.

L’AÉCG défendu par le gouvernement Couillard auprès des Wallons n’est donc pas, malgré ses dires, synonyme d’« ouverture ». Mais ne vous attendez pas à une quelconque honnêteté intellectuelle de la part de ce gouvernement. Démagagogie grotesque, quand tu nous tiens !