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Le débat de la dernière chance pour Donald Trump

Hillary Clinton And Donald Trump Face Off In First Presidential Debate At Hofstra University
AFP

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Ce soir, Donald Trump et Hillary Clinton tiennent un dernier face-à-face à moins de trois semaines du vote. Acculé au pied du mur, Trump fera sans doute flèche de tout bois, mais ses chances de reprendre le dessus sont minces.

Selon les compilations de sondages, Hillary Clinton aurait une avance d'environ sept points contre Donald Trump dans les sondages nationaux (voir entre autres ici) et une avance tout aussi confortable dans bon nombre d’États clés que Trump doit lui ravir pour espérer l’emporter.  Cet écart peut sembler étroit mais, étant donné la polarisation de l’électorat et la rigidité des attachements partisans et idéologiques, c’est un écart extraordinairement difficile à combler en si peu de temps, alors que la vaste majorité des électeurs ont fait leur nid et que des millions de bulletins de vote par anticipation sont déjà dans les urnes. En fait, depuis l’avènement des sondages, aucun candidat n’a perdu une élection présidentielle après avoir mené par une marge aussi élevée à la mi-octobre. Une seule fois, en 1948, est-il arrivé que les sondages annoncent assez nettement la victoire d’un candidat (par environ cinq points) et ont été démentis le soir du vote. N’empêche que s’il reste une personne qui n’est pas encore convaincue de la défaite de Donald Trump, c’est probablement Trump lui-même. Pour lui, c’est le débat de la dernière chance.

Cette chance est plutôt mince. Depuis le début des débats, non seulement l’écart dans les intentions de vote s’est accru (il était à moins de deux points à la veille du premier débat) mais la balance des opinions favorables et défavorables envers Donald Trump s’est beaucoup détériorée pendant cette même période alors que celle de Mme Clinton est restée stable (voir ici). En d’autres mots, la presque totalité des électeurs que Donald Trump a besoin de «convertir» pour surmonter son déficit ont a priori une opinion défavorable sur lui et sont donc peu susceptibles de lui accorder le bénéfice du doute. La seule planche de salut de Trump est que beaucoup des électeurs encore amovibles n’ont pas une opinion très favorable de Mme Clinton non plus. Il se sentira donc obligé d'attaquer fort, mais il risque aussi d'en metre un peu trop.

Les vulnérabilités d’Hillary Clinton

Le défi de M. Trump est donc d’exploiter les vulnérabilités relativement nouvelles de Mme Clinton, notamment les révélations provenant des courriels mis à jour par Wikileaks. Dans une élection normale, ces révélations seraient probablement extrêmement coûteuses pour la candidate démocrate, mais la multiplication des allégations d’agressions sexuelles depuis la diffusion d’une vidéo incriminante pour Donald Trump a mis celui-ci sur la défensive et relégué ces révélations à l’arrière-plan. Il faut dire que sur le fond, ces révélations ajoutent peu à ce qu’on savait déjà. On se serait attendu à ce que les retranscriptions des conversations d’Hillary Clinton avec les dirigeants de Goldman Sachs puissent contenir des passages embarrassants pour elle, mais il n’y a rien là qui puisse vraiment donner prise à de nouvelles critiques (ces textes peuvent être obtenus ici). En fait, à la lecture de ces échanges ad lib, on est plutôt frappé par la connaissance détaillée des événements, des enjeux, des personnes et des politiques dont fait preuve l’ex-secrétaire d’État. Les discussions comparables dont on dispose de la part de Donald Trump ont plutôt tendance à révéler une pensée assez décousue et une connaissance au mieux superficielle des enjeux (voir par exemple cette entrevue du New York Times).

Le seul véritable nouveau point de vulnérabilité de Mme Clinton est la révélation récente concernant les actions d’un subordonné qui aurait modifié a posteriori le niveau de classification de certains documents qui ont transité par son compte de courriel. Il est certain que M. Trump et le modérateur de Fox News Chris Wallace feront de vaillants efforts pour mettre ce problème en évidence ce soir, mais pour le commun des mortels il s’agit là de détails administratifs peu susceptibles de faire une grande différence dans l’opinion qu’on se fait de la candidate.

La dangereuse tangente de Donald Trump

Si on se fie à la teneur de ses discours des derniers jours, un enjeu qui devrait être mis au premier plan par Donald Trump est celui de l’intégrité du processus électoral. Son insistance sur ce point lui fait courir des risques mais il fait surtout courir des risques à la démocratie américaine. En effet, Trump crie sur tous les toits depuis plusieurs jours que le processus électoral est truqué (rigged) en faveur de  son adversaire et que sa victoire ne pourrait être attribuable qu’à un recours massif à la fraude électorale. C’est ridicule. D’abord, les cas de fraudes électorales aux États-Unis sont extrêmement rares (quelques dizaines de cas avérés sur près d’un milliard de votes depuis 2000) et les exemples cités par Trump sont essentiellement des légendes urbaines entretenues par la chambre à écho des médias d’extrême-droite. Ensuite, le Parti républicain lui-même a pris ses distances de cet argument en enjoignant son candidat présidentiel d’arrêter de mettre en question l’intégrité du processus.

Il faut s’attendre ce soir à ce que Mme Clinton et/ou le modérateur poussent Trump à expliquer ses déclarations selon lesquelles il pourrait refuser d'admettre sa défaite et de concéder la victoire à sa rivale le soir de l’élection, même si les résultats sont clairs. Si c’est le cas, il serait le premier candidat défait de l’histoire du pays à refuser de reconnaître la validité de l’élection, ce qui pourrait avoir de profondes conséquences sur la vie politique et même sur l’ordre social. Si Donald Trump prend cette dangereuse tangente lors du débat de ce soir, ça augurera plutôt mal pour le ton du reste de la campagne et pourrait entraîner encore plus de dissensions dans son propre parti, tout en n’aidant en rien ses chances de remontée.

Clinton jouera sûr

Du point de vue d’Hillary Clinton, ce débat qui portera en priorité sur la politique étrangère est une occasion de jouer sûr en gardant son calme et en mettant en évidence son expérience et ses connaissances dans ce domaine. Son opposant tentera bien de la démonter en ressassant des accusations bien connues ou en sortant un nouveau truc de son sac. Si le passé est garant de l’avenir, toutefois, il y a de bonnes chances que ce soit lui qui perde les pédales. Ce sera donc un débat à suivre ce soir. (N.B. : je ne bloguerai pas en direct ce soir mais je commenterai le débat sur Twitter (@PMartin_UdeM) et en ferai l'analyse dans ma chronique de demain.

En attendant, un peu d’humour

S'il est une chose certaine, c’est que les humoristes continueront de s’en donner à cœur joie à caricaturer ces débats qui sont eux-mêmes assez proches de la caricature. Ce sketch de l’émission Saturday Night Live est destiné à devenir un classique (quoi qu’il advienne des menaces de poursuite lancées par Donald Trump) :

Quant à moi, j’admets avoir un faible pour ce bref montage génial où le débat sert de cadre à la reprise d’une pièce musicale classique des Muppets.

Bon débat!

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM