/news/health
Navigation

Les Témoins de Jéhovah et le sang

jéhovah2
Photo d’archives Stevens Leblanc Les témoins de Jéhovah pratiquent les baptêmes lors de vastes assemblées, comme celle-ci au Colisée de Québec en 2009.

Coup d'oeil sur cet article

Après le déluge, Dieu aurait demandé à Noé de ne pas manger le sang des animaux, avancent les Témoins de Jéhovah. Le liquide vital est considéré comme sacré et il leur est interdit de l’absorber par la bouche... ou par les veines.

Pour bien s’assurer de ne pas en recevoir, même s’il perd connaissance, chaque témoin de Jéhovah possède une carte d’identité spéciale destinée à être gardée sur soi.

Un document interne des Témoins de Jéhovah obtenu par <i>Le Journal de Montréal</i> illustre l’attestation que doivent signer les fidèles et les différentes versions de la carte de refus de transfusion sanguine, pour adultes et pour enfants.
Photo courtoisie
Un document interne des Témoins de Jéhovah obtenu par Le Journal de Montréal illustre l’attestation que doivent signer les fidèles et les différentes versions de la carte de refus de transfusion sanguine, pour adultes et pour enfants.

«Pas de sang», peut-on lire au-dessus d’un dessin d’une poche de sang barrée d’un trait. «Je demande qu’on ne m’administre pas de transfusion sanguine [...] quelles que soient les circonstances, même si les médecins le jugent nécessaire pour protéger ma vie.»

La question du refus de transfusion a attiré l’attention du Québec après la mort d’une témoin de 27 ans, Éloïse Dupuis, à l’hôpital de Lévis le 12 octobre.

<b>Éloïse Dupuis</b><br>
<i>Mère décédée</i>
Photo courtoisie
Éloïse Dupuis
Mère décédée

La jeune mère aurait confirmé ne pas vouloir de transfusion, une consi­gne que les médecins doivent respecter. Même si elle avait été inconsciente ou inapte à communiquer, l’hôpital doit se plier à son souhait, inscrit sur sa carte de refus de sang.

Jonathan Lavoie, ancien témoin, raconte que la réception de la carte est un moment marquant.«On s’assure que tout le monde soit là quand on reçoit les nouvelles cartes. Elles sont distribuées à la Salle du Royaume et elles doivent être signées sur place, devant deux témoins forts spirituellement.»

Il n’a jamais vu quelqu’un se soustraire à la procédure. Un tel affront vaudrait d’être traduit devant un «comité judiciaire» formé d’anciens de la communauté.

«C’est carrément un tribunal. Ils vont écouter les raisons de la transgression et émettre un jugement. Ils peuvent conclure que la personne s’est dissociée du mouvement, ce qui revient au même que l’excommunication», atteste Jonathan Lavoie, qui a quitté les Témoins de Jéhovah à 17 ans, en 1991.

<b>Jonathan Lavoie</b><br>
<i>Ancien témoin</i>
Photo BENOIT GARIEPY
Jonathan Lavoie
Ancien témoin

Des tribunaux ont déjà tranché que la consigne précisée par la carte doit légalement être suivie par les médecins si le patient n’est pas en mesure d’exprimer autrement son consentement.

Il est déjà arrivé que des patients poursuivent le médecin qui les avait sauvés grâce à des transfusions de sang.

Seule exception: les enfants.

Même si les mineurs de plus de 14 ans ont certains droits en matière de refus de traitements médicaux, les person­nes de moins de 18 ans peuvent se faire imposer par le tribunal des actes essentiels à la vie, comme des transfusions de sang, précise Robert Kouri, professeur de droit et politiques de la santé à l’Université de Sherbrooke.

Consentement éclairé

La carte n’est toutefois d’aucune utilité si le patient est conscient et apte à exprimer, ou non, son consentement une fois à l’hôpital.

Le ministre de la Santé du Québec, Gaétan Barrette, assure que les médecins qui ont traité Éloïse Dupuis ont vérifié son consentement pendant et après son accouchement.

Quant à savoir si son consentement était éclairé, certaines de ses amies en doutent. «On s’est senties en colère de savoir que le remède était là, à côté, depuis cinq jours», raconte son amie Sabrina Zélézen.

Avec ses deux sœurs, elle a fait le chemin de Joliette à Lévis le 12 octobre au soir, pour se faire dire qu’aucun non-témoin de Jéhovah n’était admis dans la chambre.

Coincées dans le couloir, elles n’ont jamais pu voir leur amie avant son décès, vers 22 h 40.

► Le Journal de Montréal a tenté sans succès de join­dre plusieurs communautés de Témoins de Jéhovah au Québec et au Canada. Le siège de l’organisation au Canada, situé près de Toronto, a décliné toute demande d’entrevue.

La « police du sang »

La tante d’Éloïse Dupuis, Manon Boyer, blâme la «police du sang», ou Comité de liaison hospitalier, constituée de témoins de Jéhovah qui veillent à ce que leurs membres ne reçoivent pas de sang à l’hôpital.

Elle a porté plainte auprès de la police de Lévis, convaincue que ce comité a influencé les décisions de sa nièce.

«Ils n’ont donné accès à personne qui n’était pas témoin, au cas où on aurait pu la convaincre d’accepter le traitement.»

Alain Bouchard, sociologue des religions à l’Université Laval et directeur du Centre de ressources et d’observation de l’innovation religieuse (CROIR), atteste l’existence d’un tel comi­té.

«Dans chaque communauté, il y a des gens qui sont formés pour se rendre à l’hôpital, rencontrer les médecins et leur parler d’alternatives à la transfusion sanguine.»

Ancien témoin de Jéhovah, Jonathan Lavoie a déjà lui-même veillé un proche malade à l’hôpital, après avoir reçu une formation d’une trentaine de minutes à la Salle du Royaume.

«On nous dit quoi dire au malade s’il change d’idée et décide de recevoir du sang. On nous donne un numéro où ­appeler si le personnel médical décide de faire une transfusion.»

Les témoins de Jéhovah acceptent les soins médicaux, comme la chirurgie, mais exigent qu’ils ne soient pas accompagnés de transfusions de sang.

Le Collège des médecins du Québec reconnaît que certains médecins peuvent être «mal à l'aise» à l’idée d’opérer un patient qui refuse les transfusions sanguines. Dans un tel cas, un médecin peut adresser le patient à un collègue.

Leur nombre diminue

L’organisation des Témoins de Jéhovah revendique 25 000 membres au Québec et plus de sept millions dans le monde. Leur nombre est à la baisse au Québec, selon Alain Bouchard, sociologue des religions à l’Université Laval. «Il y a plus de monde qui en sort que de monde qui y entre.» Il y aurait déjà eu jusqu’à 33 000 témoins de Jéhovah au Québec au plus fort du mouvement, en 1991. Les témoins de Jéhovah se regroupent dans des Salles du Royaume. Le site Google Maps recense une quarantaine d’établissements marqués comme appartenant aux Témoins de Jéhovah dans la grande région de Montréal, et une dizaine dans les envi­rons de Québec.

D’autres causes

2007 | La Cour tranche en faveur de l’hôpital

À Québec, la Cour supérieure autorise le CHUL à donner des transfusions sanguines à des jumeaux de 25 semaines, malgré l'opposition des parents témoins de Jéhovah. Le juge Jean Bouchard a dit ne pas croire que «l'exercice des croyances des parents puisse aller jusqu'à compromettre la vie, la sûreté et l'intégrité de leurs enfants, en leur refusant un traitement médical nécessaire pour lequel il n'existe aucune alter­native valable». Et ce, même si l'exercice de ces croyances religieuses est protégé par le Charte des droits et libertés.


2006 | Décès de Jean-Claude Lavoie

Âgé de 26 ans, Jean-Claude Lavoie, de Québec, subit une opération pour qu’on lui enlève des tumeurs au petit intestin. L’opération réussit, mais son taux d’hémoglobine chute après qu’il eut quitté l’hôpital et une transfusion sanguine devient inévitable.

Refusant toute transfusion de sang pour raisons religieuses, il meurt après un coma de cinq semaines.

Son frère, Jonathan Lavoie, avance que des témoins de Jéhovah étaient sur place pour veiller à ce qu’aucune transfusion ne soit faite. «Le personnel hospitalier a reçu des menaces de poursuites et les avocats de l’hôpital leur demandaient de ne plus parler aux témoins de Jéhovah», se souvient-il.


1980 | Poursuivi pour avoir sauvé une patiente

Sans connaissance après un accident de voiture, Georgette Malette, 57 ans, a reçu une transfusion de sang à l’Hôpital de Kirkland Lake, en Ontario. Le médecin, David L. Shulman, n’a pas tenu compte de la carte de témoin de Jéhovah qu’elle portait sur elle.

Rétablie, Georgette Malette a poursuivi le Dr Shulman au civil sur la base que la transfusion sanguine «constituait une négligence» et de la «discrimination de nature religieuse». Un juge a tranché en sa faveur et lui a accordé 20 000 $, sur la base que sa carte de témoin de Jéhovah exprimait son non-consentement. Le jugement a été maintenu en appel.

Pourquoi ils sonnent à la porte ?

jéhovah2
Photo Fotolia

On rencontre le plus souvent des témoins de Jéhovah lorsqu’ils sonnent à la porte afin de nous remettre des publications religieuses gratuites.

Plus qu’un simple rituel, ce porte-à-porte est une de leurs principales raisons d’être, résume le sociologue des religions Alain Bouchard.

«Fondamentalement, c’est une organisation de distribution de littérature religieuse, La Tour de Garde [Watchtower, en anglais].» Il s’agit d’une revue d’enseignement religieux créée par le fondateur des Témoins de Jéhovah, Charles Taze Russell, vers 1873.

Aucune fête

Les témoins de Jéhovah croient en un seul Dieu (Jéhovah) et en Abraham, Moïse et Jésus. Leur croyance est basée sur la Bible, et ils se considèrent par conséquent comme chrétiens.

Ils ne célèbrent ni les anniversaires de naissance ni aucune fête religieuse comme Noël ou Pâques, à l’exception de la commémoration du dernier repas de Jésus, appelée Mémorial du sacrifice de Jésus. La prochaine commémoration aura lieu le 11 avril 2017.

Un élément central dans la croyance des témoins de Jéhovah est la venue prochaine des «derniers jours», prévue par l’Apocalypse dans la Bible.

Selon d’anciens fidèles, tous doivent faire du porte-à-porte au moins deux heures par semaine dans le but d’avertir leurs voisins de l’imminence de cette fin du monde.

Les témoins de Jéhovah se réunissent à deux reprises dans la semaine, précise Alain Bouchard: le dimanche, réunion destinée à approfondir les écritures de La Tour de Garde, et un soir de semaine, souvent le jeudi, afin de répéter le porte-à-porte.

En plus de leur refus des transfusions sanguines, d’autres positions sont aussi controversées, comme leur refus de voter et la considération de l’homosexualité comme de «l’immoralité sexuelle».