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La rebelle lumineuse

Le droit d’être rebelle, Correspondance de Marcelle Ferron avec Jacques, Madeleine, Paul et Thérèse Ferron, Éditions du Boréal
Photo courtoisie Le droit d’être rebelle, Correspondance de Marcelle Ferron avec Jacques, Madeleine, Paul et Thérèse Ferron, Éditions du Boréal

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Voici un livre parfaitement délicieux. Le droit d’être rebelle, c’est une partie de plaisir à six, les cinq membres du clan Ferron plus le lecteur. Au moins trois Ferron ont marqué le Québec moderne: Marcelle, par sa peinture, Madeleine (mariée à Robert Cliche) et Jacques, qui ont enrichi notre patrimoine littéraire.

C’est aussi le portrait d’une ­battante qui doit mener une double vie, celle de mère de famille – elle élève seule ses trois filles – et celle d’artiste pour qui «la peinture est un amour fatal». Il faut se situer à l’époque où elle évolue pour comprendre son courage immense, et réaliser comment elle était à l’avant-garde. Quand je pense à ma mère, qui devait quémander à mon père sa place au soleil, même si elle avait accouché de dix enfants, et lui obéir tout comme nous ses enfants, Marcelle Ferron fait figure de révolutionnaire et de féministe avant l’heure. Les injustices l’interpellent et la révoltent. Signataire du manifeste Refus global, elle part à l’aventure en France avec ses trois filles en 1953. Elle y demeurera treize ans. Faut le faire, comme on dit. Elle découvrira une société libérée du carcan de la religion catholique, une ville, Paris, «où ça grouille de vie, beaucoup plus qu’à New York» et où elle sera «terriblement heureuse... sans piston, sans coucherie, sans fric».

Émergence

Dans cette faune où les cabotins et les artistes superficiels abondent, sa peinture est bien accueillie. «Je me sens solide comme du roc, écrit-elle à sa sœur Madeleine, en décembre 1953. Le monde extérieur ici me va à merveille, [...] je me sens comme un arbre qui, recevant tout à coup soleil et lumière, développe ses racines.» En 1954, bien avant la déferlante chinoise, elle apprend le chinois, car, dit-elle, elle sent beaucoup d’affinités pour ces signes et cette graphie. Accusée d’athéisme dans ce Québec ultraconservateur, elle perdra la garde légale de ses trois filles. Son mari produira même, comme preuve à charge contre Marcelle, des lettres qu’elle a écrites à Paul-Émile Borduas. C’était au temps, non pas du cinéma muet, mais du Québec tout petit tout petit.

Cette correspondance croisée, qui s’étale sur plus de quarante ans –cinq cents lettres presque toutes inédites –, nous en apprend beaucoup sur le Québec d’avant et d’après la Révolution tranquille.

Marcelle écrit et on lui répond. Tous parlent ici en toute liberté, sans même imaginer que leurs écrits seront un jour publiés. Aucune censure, aucune restriction, tous les sujets sont abordés, même les plus intimes. On est donc surpris par la qualité de cette parole libre. Jacques Ferron entame alors sa ­carrière de médecin dans une zone rurale, en Gaspésie, face à la mer. «C’est beau la mer, mais c’est mortel quand on est trop longtemps seul à la regarder», écrira Madeleine dans une lettre à Marcelle, alors qu’elle craint que son frère ne s’abrutisse au contact de cette nature un peu trop sauvage à son goût.

La culture, une richesse

Marcelle revient à Montréal un peu avant la tenue d’Expo 67. Lors d’une activité officielle, elle s’insurge qu’on organise une réception aux poètes du monde entier, sans la présence des poètes d’ici. «L’expression artistique, la culture est la seule richesse que nous ayons et on essaie de nous l’enlever», déplore-t-elle. Sa passion pour le verre la ramène dans cette vieille Europe qu’elle chérit tant. Elle découvre le peuple tchèque, qui a une longue tradition de verrerie: «Ce pays a une telle activité artistique et intellectuelle que c’en est suffocant. [...] Prague est une splendeur. Trente théâtres qui fonctionnent. Les artistes ont à eux galeries, terrasses, restaurants, etc.»

Marcelle Ferron est une artiste immense, trop peu connue, hélas. Éditeur, j’aurais aimé lui consacrer une biographie à sa hauteur. Chaque fois que je la voyais pour lui emprunter une toile pour illustrer la couverture d’un ouvrage de ou sur Jacques Ferron, sa faconde me charmait et je pouvais passer des heures à l’écouter raconter ce Québec qui l’avait passablement malmenée et qu’elle a contribué à transformer.

Alors, plongez-vous dans cet ouvrage pour vous imprégner de son esprit rebelle exceptionnel. Marcelle est du côté des conquérants.