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Incarner la question identitaire

3. LE P «Q de sac»
Photo Simon Clark

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À travers une course en zigzag, le PQ semble chercher son chemin autour de la question identitaire. Récapitulons les derniers mois : alors qu’on l’imaginait dans la course à la chefferie du PQ pour porter une candidature de témoignage toutefois susceptible de relever le débat public, Jean-François Lisée a créé la surprise et remporté la course en misant sur la question identitaire. C’est en transgressant les interdits du politiquement correct qu’il s’est propulsé au premier rang et plus le système médiatique cherchait à lui faire barrage, plus il progressait. Une fois élu, Lisée a commencé à mettre de l’eau dans son vin. C’était probablement nécessaire pour réconcilier son parti et tendra la main à ses adversaires. Mais il en a trop fait et a envoyé le signal que la question identitaire était déclassée dans ses priorités. Sa formule frappait : «Si on avait cinq thèmes essentiels, la laïcité serait un des thèmes, mais ne serait pas dans les trois premiers ». Était-ce vraiment nécessaire? Pourquoi une telle déclaration?

À ce moment précis, plusieurs se sont certainement sentis cocufiés. C’est que Lisée semblait céder à son péché mignon, soit faire le malin et jouer au rusé. De même, il claironnait son désir de gagner l’électorat libéral et anglophone, comme s’il oubliait au même moment que les électeurs qu’il doit d’abord gagner sont à la CAQ. Petit problème : au même moment, à la CAQ, on s’affaire à occuper le plus possible le terrain identitaire, même si son chef, qui n’en finit plus d’accumuler les maladresses politiques, s’est dit fier d’être Canadien. Poursuivons la séquence : un sondage parait et annonce le déclassement du PQ par la CAQ comme principal parti d’opposition. Le PQ perd six points. Panique apparente chez les péquistes. Comment interpréter la chute? Lisée lui-même a semblé l’expliquer par le nouveau flou identitaire du PQ. Cela l’a amené à annoncer vendredi, apparemment sous une certaine précipitation, sa nouvelle politique identitaire, qui semble globalement bien accueillie par ses troupes, et qui vise à redonner au parti souverainiste l’initiative sur cette question.

On ne réécrira pas l’histoire, mais on se demandera sincèrement ce qui aurait pu se passer si une fois élu à la direction de son parti, Lisée avait maintenu le cap identitaire et décidé de polariser à son avantage le jeu politique autour de cette question. Il avait un élan, il aurait pu le conserver plutôt qu’avoir à pédaler très fort pour s’en donner un nouveau. Imaginons si, lors de sa première question à Philippe Couillard à l’Assemblée nationale, il avait posé clairement la question des effets de l’immigration massive sur le Québec? À force de zigzaguer, on donne le tournis à ceux qui nous suivent et on fait pousser un gros point d'interrogation dans la tête de ceux qui ont de la sympathie pour nous. On dirait que nos politiciens, et même les meilleurs parmi eux, peinent à comprendre la signification de la question identitaire, qui n’est pas qu’un enjeu électoral parmi d’autres non plus qu’un hochet rhétorique pour électeurs en manque de sensations fortes. C’est à travers elle, aujourd’hui, que les Québécois posent de nouveau celle de leur existence comme peuple, alors qu’ils se détournent du combat pour la souveraineté ou pour un fédéralisme renouvelé. À travers elle, ils renouent avec la part existentielle du politique.

Et pourtant, cette question, l’idéologie dominante relayée par le système médiatique et qui à bien des égards, se confond avec lui, pousse à sa censure. On veut écraser sous la honte ceux qui s’en préoccupent. Identité = repli identitaire. Identité = xénophobie. Identité = racisme. Le discours public dominant repose sur de telles équivalence. On répète sans cesse que ceux qui veulent s’emparer de la question identitaire jouent sur les basses passions du peuple et sur la part sombre de l’âme humaine. À tout le moins, il y a là un aveu : on reconnaît que cette question peut faire exploser le jeu politique et redistribuer complètement les cartes entre les partis - la question identitaire, en fait, dérègle la politique aseptisée et purement gestionnaire telle que se la représentent nos élites conditionnées par l’esprit technocratique et consentant sans même s’en rendre compte à la judiciarisation du politique. On a beau nous dire que le peuple a le nez rivé sur les enjeux de sa vie quotidienne, il se mobilise en tant que peuple autour de cette question qui lui permet de poser celle de l’avenir de la collectivité. Le peuple, si on préfère le dire autrement, n’est pas qu’une addition d’individus consommateurs et matérialistes.

La question identitaire embrasse large : langue, laïcité, immigration, histoire, politique culturelle. On ne la pensera pas sérieusement non plus si on ne fait pas le procès des contraintes canadiennes qui contiennent notre affirmation nationale. À travers elle, on souhaite s’assurer que le peuple québécois puisse persévérer dans son être historique. Mais une chose manque manifestement à la question identitaire pour livrer son plein potentiel : c’est une figure politique pour l’incarner pleinement et viscéralement – j’entends par-là quelqu’un pour qui il ne s’agit pas d’une question parmi d’autres et qui comprend bien qu’à travers elle, c’est l’existence même du peuple québécois qui se joue. J’entends aussi par-là quelqu’un qui ne fait pas aussi ouvertement de la tactique autour de cette question et qui ne semble pas jouer avec elle comme s’il jonglait malgré lui avec un explosif. Une certaine constance, en la matière, n’est pas négligeable. On pourrait dire la chose autrement : on rêve d’un homme politique qui assume aujourd’hui le destin du peuple québécois à la manière d’une charge sacrificielle et impérieuse, comme c’était le cas d’un René Lévesque d’un Jacques Parizeau ou d’un Lucien Bouchard.

Il n’est pas inimaginable non plus qu’un de nos hommes politiques actuellement en place se convertisse vraiment, au-delà des manœuvres et des ruses intrinsèques à sa fonction, à cette question et qu’il décide de l’assumer vraiment. On ne saurait, pour assumer pleinement la question identitaire, se contenter d’un catalogue de mesures, aussi nécessaires soient-elles. Certaines d’entre elles doivent avoir une portée symbolique forte, comme c’était le cas de la Charte des valeurs, qui malgré ses limites, marquait une rupture explicite avec le multiculturalisme d’État à la canadienne. Autour de cette question, il manque de souffle, d’élan. Nos leaders politiques ressentent-ils au fond d'eux-mêmes que le peuple québécois est en train de dissoudre et qu'il pourrait bien, dans quelques décennies, n'être plus qu'un souvenir porté par des francophones devenus au mieux une grosse minorité dans une province qu'ils auront renoncé à transformer en pays? Ou préfèrent-ils se résigner à parler d'une mutation de la société québécoise, sur laquelle ils n'auraient aucune emprise, et qu'il faudrait accepter?

Il faut un discours, une manière de parler du pays, qui amène les Québécois à se redécouvrir non seulement comme une société éclatée, qu’on préfère dire plurielle, mais comme un peuple, qui pourrait disparaître, mais qui pourrait aussi renaître, s’il osait les grandes décisions nécessaires à son émancipation.