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J'ai le regard vide d'une fille qui a pas dormi une vraie nuit depuis des siècles

J'ai le regard vide d'une fille qui a pas dormi une vraie nuit depuis des siècles
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J’ai l’air de rien.

 

 

En fait non, c’est pas vrai. J’ai l’air de la caricature de la mère qu’on voit dans les films, la broue dans le toupet pis aucun contrôle sur ses kids. Vous savez, celle qui marche dans la rue en essayant de convaincre ses enfants d’avancer, de rester sur le trottoir, de pas se chamailler parce que c’est dangereux ?

 

J’ai le regard vide d’une fille qui a pas dormi une vraie nuit depuis des siècles, les yeux pochés jusqu’au seins, qui sont, eux, pochés jusqu’à son nombril. (J’exagère à peine.) J’ai le teint d’une femme qui aurait fumé quatre paquets de topes indiennes par jour pendant vingt ans, pis qui aurait bu du Pepsi Diète à la place de l’eau. La peau de ma face est transparente, j’ai l’air d’un vampire, parce que je suis plus active la nuit que le jour.

Mon cerveau segmente l’information comme un vieux PC des années ’90. Des 1, des 0, pis une fois de temps en temps, un petit bruit de modem qui tente de rétablir la connexion avec la réalité. Biiiii-buuuuuuu, ça sonne occupé . C’est pour ça qu’il arrive de me voir regarder dans le vide, assise sur le divan, pus de son pus d’image.

Parlez-moi pas de gérer un horaire, toutes les cases sont mélangées. Je SAIS que j’ai un rendez-vous jeudi à trois heures, mais je NE SAIS PAS si c’est aujourd’hui, jeudi trois heures. Je passe ma vie à courir après le temps, grappille chaque milliseconde que je peux trouver pour passer un peu de temps avec ma famille, mais demandez-moi pas de prévoir une activité dans deux jours, c’est trop loin.

J’ai l’air d’une mère qui s’achète du linge cheap pis que ses jeans font des poches sur les fesses, le bas de pantalon effiloché pis les bottes qui galochent. J’ai l’air d’une mauvaise joke, avec ma sacoche qui déborde d’affaires pas rapport, mais dans laquelle on ne trouve jamais ce qu’on cherche. Des lingettes ? Des couches ? N’a pas ! Mais des allumettes, par exemple ! Ou une gomme solitaire, qui a ramassé les bouloches de fond de sac, ça oui !

Mes cheveux, pas capable de les faire sécher sur le sens du monde, j’ai une laine d’acier hirsute sur la tête. Hirsute, oui, parce que je suis en période de dégénérescence hormonale, moi, j’ai mis bas y’a six mois ! Fait que j’arbore (pas tant) fièrement le look « capillarité clairsemée » ce qui signifie qu’on me voit le fond de tête.

Mais c’est pas grave, votre attention est captée par l’autre héritage de la droppe de mes hormones : les boutons qui font le tour de ma bouche. Non, c’est pas des taches pigmentaires. C’est juste de vulgaires, poches et hideux boutons. J’en ai pas eu ado, c’est le retour du karma.

J’ai l’air d’une folle, quand vous me voyez, en train de me faire à croire que je fais de la discipline. Oui, oui, c’est moi la fille du cours de piscine qui pense avoir un impact sur l’obéissance de ses enfants en leur faisant un signe des doigts, genre « J’te checke », assise dans les estrades.

Oh pis mes aptitudes de Reine du foyer ! À chaque fois que ma pauvre carcasse réussit à s’activer pour passer le balai, une force supérieure maléfique fait tomber une douce brise de l’apocalypse sur mon plancher. Je n’aborderai même pas le thème de la vadrouille ni de la popote.

Parlant de reine, je suis aussi la reine déchue de la chambre à coucher. J’ai même pus de pyjamas cutes assortis. Non, moi, le soir, c’est en brassière d’allaitement pis en bobettes de maternité que je prends possession du terrain de jeu, pour ronfler avant même d’avoir eu des idées frivoles.

Je suis déphasée, pus vraiment en contact avec la réalité, mais j’essaie pareil, par tous les moyens, de donner l’impression que je suis en contrôle. Si je paraissais mal, ça serait ben le coup de grâce. Fonder une famille, c’est tout un défi, même que parfois c’est assez étourdissant, merci !

Je suis pas mal plus forte que j’en ai l’air, comme toujours, je vais finir par prendre le dessus. Je me laisse jamais abattre, c'est au moins ça de gagné. Je changerais de place avec personne, même si des fois je déserterais la mienne, quelques minutes. Pis je suis aussi la fille déterminée qui va faire un sourire quand je croise le regard hagard d’une autre maman dépassée, au détour d’une allée d’épicerie.

J’ai l’air de rien, mais j’en ai dedans!