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Comment un espion russe a réussi à approcher un dirigeant de Bombardier

L’avionneur confirme qu’un faux banquier a «probablement» eu deux rencontres avec un haut dirigeant

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L'avionneur Bombardier a été la cible d'un espion russe qui s'est fait passer pour un faux banquier, en mission pour voler des secrets commerciaux.

Des médias russes et américains avaient déjà ébruité l’affaire, mais pour la première fois, Bombardier reconnaît avoir «probablement» fait l’objet d’espionnage. «Ça ressemble au scénario d’un film sur la Guerre froide, mais Evgueny Buryakov a bel et bien plaidé coupable à un crime fédéral pour son rôle dans un tel complot», commentait le procureur général du district Sud de New York, le 11 mars dernier.

Buryakov menait en apparence une petite vie classique de col blanc sur Wall Street. Mais ce jour-là, il a plaidé coupable à une série de crimes d’espionnage.

Selon l’enquêteur du FBI qui a témoigné pour le faire arrêter, l’espion est notamment venu au Canada à deux reprises sous le couvert d’un emploi à la banque d’État russe Vnesheconombank. Il disait rencontrer des dirigeants d’entreprises pour explorer des occasions d’affaires dans son pays.

«En réalité, au cours de ses deux voyages de novembre 2012 et mars 2013, Buryakov amassait de l’information pour les Services de renseignement extérieurs russes pendant des rencontres confidentielles avec des représentants de la compagnie», mentionne l’agent du FBI en faisant référence à Bombardier, selon le mandat d’arrestation.

Cliquez ce lien afin de consulter le rapport complet.

 

Bombardier confirme

Contactée par notre Bureau d’enquête, l’entreprise dit avoir eu «des contacts avec les autorités» à ce sujet, sans préciser avec quel corps de police elle a discuté.

«Il est probable que cet individu ait eu des discussions avec un représentant de Bombardier au sujet d’occasions d’affaires ou autres sur le marché aéronautique en Russie», reconnaît dans un courriel le directeur des affaires publiques à la division des avions commerciaux, Bryan Tucker.

De leur côté, les Services canadiens de renseignement de sécurité ne donnent aucune information. «Je ne peux pas vous fournir des détails supplémentaires sur le matériel que vous avez référencé, en raison de la sécurité nationale et de raisons de confidentialité», dit Tahera Mufti, chef des affaires publiques.

Selon le FBI, l’agent Buryakov a utilisé sa couverture de banquier pour participer à des discussions confidentielles sur un «accord potentiel de plusieurs milliards de dollars» pour assembler des avions à hélices Q400 en Russie.

Dans un rapport à ses supérieurs qu’a perquisitionné le FBI, l’espion a aussi suggéré de faire pression sur le syndicat de l’usine de Q400 à Dowsnview, en Ontario, pour qu’il accepte qu’une partie de la production se fasse en Russie.

L’avionneur a finalement abandonné l’idée en 2014. Le syndicat n’a pas rappelé notre Bureau d’enquête.

Chez Bombardier, Bryan Tucker minimise l’incident. «Après vérification à l’interne, rien n’indique que cet individu ait pu obtenir quelque information sensible ou confidentielle que ce soit.»

Le 25  mai dernier, Evgueny Buryakov écoute un juge du district Sud de New York prononcer sa peine: 30 mois de prison, une amende de 10 000 $ et l’expulsion des États-Unis. Le faux banquier a plaidé coupable d’espionnage, notamment lors de rencontres avec un dirigeant de Bombardier au Canada.
Dessin de cour Elizabeth Williams, AP
Le 25 mai dernier, Evgueny Buryakov écoute un juge du district Sud de New York prononcer sa peine: 30 mois de prison, une amende de 10 000 $ et l’expulsion des États-Unis. Le faux banquier a plaidé coupable d’espionnage, notamment lors de rencontres avec un dirigeant de Bombardier au Canada.

 

«Attirer les technologies»

Le FBI a capté une conversation sur les trouvailles d’Evgueny Buryakov (nom de code Zhenya) au sujet de Bombardier Aéronautique dans les bureaux new-yorkais des Services de renseignement extérieur russes.

La conversation permet de mieux comprendre pourquoi Moscou s’intéressait à l’éventuel assemblage d’avions à hélices Q400 sur son territoire, et comment les espions communiquaient l’information à leurs supérieurs à partir de New York.

«Zhenya a rédigé... comment ça s’appelle? une proposition.

- Aha.

- Je vais devoir l’envoyer tout de suite.

- C’est à propos de quoi?

- C’est une proposition, comme je te l’expliquais, à propos des avions de Bombardier.

- Quelle est son idée?

- C’est que (des individus chez Bombardier) veulent ouvrir une usine d’assemblage d’avions (...).

- Où veulent-ils ouvrir l’usine?

- En Russie.

- C’est un point important.

- Oui, pour attirer les technologies, et en plus, ils parlent d’exporter de Russie.

- Aha.

- Mais les syndicats canadiens résistent. Donc sa proposition vise à faire pression sur eux pour obtenir une solution qui nous avantage.»

L’espion s’intéressait particulièrement aux plans de Bombardier pour installer en Russie une usine d’assemblage d’avions turbopropulsés Q400.
Photo courtoisie
L’espion s’intéressait particulièrement aux plans de Bombardier pour installer en Russie une usine d’assemblage d’avions turbopropulsés Q400.

 

Liaisons dangereuses

Selon les recherches de notre Bureau d’enquête, l’une des visites de l’espion russe Evgueny Buryakov au pays correspond à un événement de l’Association d’affaires Canada Russie Eurasie, vouée à la promotion des liens économiques entre les deux nations.

En mars 2013, il s’est rendu à Toronto pour une rencontre de cette organisation, en tant que représentant de la banque d’État russe Vnesheconombank, selon une infolettre retrouvée en ligne.

Le but de son voyage était de «négocier avec des membres et des compagnies qui ont des projets en Russie et sont intéressées à collaborer», selon le document de l’Association, connue sous son acronyme anglais CERBA.

«Rencontre probable»

Bombardier juge «probable» qu’un de ses hauts dirigeants ait recontré Buryakov à cette occasion, mais dit ne pas pouvoir le confirmer.

La multinationale est encore aujourd’hui l’un des principaux commanditaires de la CERBA et ses employés s’impliquent dans l’organisation, au Canada comme à Moscou.

En octobre 2013, Michael McAdoo, alors vice-président du développement des affaires internationales pour Bombardier Aéronautique, a participé à un panel de discussion de la CERBA sur les affaires en Russie.

Joint par notre Bureau d’enquête, l’ancien cadre de l’avionneur dit n’avoir «aucun souvenir» d’une rencontre avec un représentant de la Vnesheconombank.

La CERBA confirme

De son côté, la CERBA confirme que Buryakov a participé à certains de ses événements en 2012 et 2013.

«Je suis au courant de la situation, mais à ma connaissance, il n’y a pas eu de rencontre entre Bombardier et la Vnesheconombank», affirme la coordinatrice nationale de l’organisation.

Katherine Balabanova devait ensuite envoyer une réponse officielle de la CERBA, mais le courriel qu’elle a transmis n’avait rien à voir avec l’affaire.

Michael McAdoo en octobre 2013 lors d’un événement de l’Association d’affaires Canada Russie Eurasie (CERBA), qu’a aussi fréquentée l’espion russe Evgueny Buryakov.
Photo Courtoisie
Michael McAdoo en octobre 2013 lors d’un événement de l’Association d’affaires Canada Russie Eurasie (CERBA), qu’a aussi fréquentée l’espion russe Evgueny Buryakov.

 

Pas étonnant, selon un expert

Pour l’ancien agent des Services canadiens de renseignement de sécurité Michel Juneau-Katsuya, il ne fait aucun doute que les Russes s’intéressent de près à la technologie de pointe de Bombardier Aéronautique, dont ses fuselages ultra-lisses favorisant l’économie de carburant.

Il n’est donc pas étonné que Bombardier eut fait l’objet d’espionnage industriel de la part des Russes.

L’expert en contre-espionnage assure même que les firmes du pays se font ainsi voler des dizaines de milliards de dollars en propriété intellectuelle, chaque année.

«Le Canada est un des pays les plus espionnés, et les Services de renseignement s’obstinent à ne pas faire de séances d’information pour les entreprises, dit-il. Pourtant, nous sommes une société basée sur le savoir. On a d’excellents centres de recherche. Ça nous rend très intéressants!»

Michel Juneau-Katsuya, Expert en contre-terrorisme
Photo Courtoisie
Michel Juneau-Katsuya, Expert en contre-terrorisme

 

- Avec la collaboration de Andrea Valeria