/misc
Navigation

L’éthique à l’ère post-factuelle

L’éthique à l’ère post-factuelle
AFP

Coup d'oeil sur cet article

Le leadership républicain à la Chambre des représentants a choisi de ne pas donner suite à la décision de son caucus d’affaiblir le Bureau d’éthique du Congrès dès le premier vote cet après-midi. À la veille de l’ère Trump à Washington, l’éthique est avant tout une question d’optique politique.

Pendant la campagne présidentielle, les partisans de Donald Trump ont martelé le thème de la corruption à Washington. Il fallait, disaient-ils, drainer le marécage, débarrasser la capitale de l’influence des forces de l’argent. Si une majorité d’Américains votaient pour Hillary Clinton, disait-on, la corruption atteindrait des sommets historiques à Washington. Ils n’avaient pas tout à fait tort, semble-t-il. Clinton a remporté le vote populaire par près de trois millions de votes et les règles d’éthique sont en train de prendre le bord.

Les républicains et l’éthique partisane

Tard hier soir, le caucus républicain a voté pour inclure dans l’ensemble de nouvelles règles sujettes à un vote unique dès l’ouverture du Congrès un assouplissement de l’autorité du Bureau de l’éthique du Congrès, l’équivalent des commissaires à l’éthique dans nos parlements. Certains de ces changements étaient défendables, car les enquêtes du Bureau d’éthique instauré pendant la dernière brève période de majorité démocrate ont fait de nombreux mécontents dans les deux partis. Par exemple, plusieurs démocrates n’apprécient pas que des enquêtes puissent être déclenchées uniquement sur la base d’allégations anonymes et ils auraient pu se rallier à un changement de cette règle.

Par contre, les démocrates n’acceptaient pas une clause qui aurait permis au comité d’éthique de la Chambre, sous contrôle partisan républicain, de bloquer une enquête par un simple vote majoritaire. Dans l’environnement politique qui entoure l’arrivée imminente au pouvoir de la nouvelle administration présidentielle, cette décision unilatérale envoyait un curieux signal à l’électorat. Dans les faits, alors que les jugements sur les questions éthiques devraient en principe reposer sur des institutions indépendantes, ils deviennent de plus en plus une affaire partisane.

Les lignes téléphoniques du Congrès ont été saturées d’appels de citoyens qui s’insurgeaient contre cette décision unilatérale, mais c’est probablement l’intervention de Donald Trump, par le biais de son compte Twitter, qui a entraîné la volte-face. Pour le président désigné, l’optique politique de cette décision, qui braquait les projecteurs sur les enjeux éthiques, n’était pas très favorable. En effet, celui qui se prépare à prendre le contrôle de la Maison Blanche avec le taux d’approbation personnelle le plus bas de tous les présidents désignés depuis l’invention des sondages aura fort à faire pour se départir de ses propres boulets éthiques et de ceux de son entourage.

Conflits d’intérêts? Quels conflits d’intérêts?

Depuis son élection, Donald Trump s’est efforcé d’esquiver la question des innombrables conflits d’intérêts réels et potentiels qui entourera la conduite de ses affaires privées pendant son mandat présidentiel. Comme je l’expliquais dans cette chronique, le président n’est pas soumis aux règles de divulgation des conflits d’intérêts qui doivent être suivies par la plupart des employés fédéraux, mais la tradition veut que le président en titre élimine toute source potentielle de conflit d’intérêts en plaçant ses actifs sous le contrôle d’une fiducie sans droit de regard. Pour le moment, ce que Trump s’est engagé à faire dans ce sens se limite à confier toute la gestion du patrimoine familial à ses enfants, ce qui est loin de constituer une fiducie sans droit de regard, d’autant plus qu’il a laissé entendre que ses enfants allaient jouer des rôles actifs de conseillers pendant sa présidence.

Cédant en partie à la pression, Trump a promis de faire la lumière sur les contraintes qu’il entend s’imposer à lui-même pour éviter les conflits d’intérêts. Une conférence de presse à cet effet devait avoir lieu le 15 décembre. On l’attend encore. La date du 11 janvier a été retenue, mais comme Trump n’a pas tenu de conférence de presse depuis 159 jours, personne ne retient son souffle. Jusqu’à ce jour, Trump s’en est tenu à des arguments qui rappellent la fameuse devise de Richard Nixon, qui avait dit que si le président le fait, c’est légal. En effet, selon Trump, le président ne peut pas, par définition, être sujet à des conflits d’intérêts. Il n’y a que les fourbes médias qui en font une grosse affaire.

Les milliardaires à l’abri de la corruption?

Le cabinet et l’équipe de proches conseillers de Donald Trump représentent une concentration sans précédent de fortunes personnelles et, en même temps, une accumulation sans précédent de conflits d’intérêts potentiels. Pour ce qui est des membres du cabinet, ces conflits potentiels devront être divulgués pendant le processus de confirmation, mais les conseillers politiques ne sont pas sujets aux mêmes vérifications. Par exemple, le président désigné Trump a signalé son intention de s’adjoindre les services de l’investisseur milliardaire Carl Icahn pour le conseiller en matière de réglementation des entreprises et du secteur financier. Icahn ne recevra pas de compensation pour ses services, mais ça ne changerait pas grand-chose pour lui, car presque tous ses conseils vont dans le sens des intérêts des entreprises dont il est actionnaire. Icahn, bien sûr, considère que toute allégation de conflit d’intérêts à son endroit relève de l’hystérie.

Selon Larry Kudlow, qui pourrait devenir l’économiste en chef de la Maison Blanche (même s’il n’a pas été formé dans cette discipline), la richesse des membres de l’entourage de Trump est précisément ce qui les protège contre la corruption: les gens riches, écrit-il, «n’ont pas besoin de voler ou de recourir à la corruption.» (voir ici

L'éthique et la «post-vérité»

On verra comment l’opinion publique percevra ce genre d’arguments, mais il y a fort à parier que, comme dans bien d’autres cas, les opinions seront assez étroitement alignées avec les affiliations partisanes. Pourtant, Donald Trump avait promis d’être le président du peuple et c’est en courtisant le vote des électeurs moins nantis dégoûtés par la corruption des élites qu’il est parvenu à arracher la victoire le 8 novembre dernier. Il faudra vraiment qu’on soit solidement entrés dans l’ère postfactuelle, celle de la «post-vérité», pour que ce genre de perception tienne la route bien longtemps, mais il ne faut certainement pas écarter cette possibilité.

Pendant ce temps, l'accès au président désigné est à vendre. Si la famille Clinton (ou la famille Trudeau, tant qu'à y être) avait empoché des centaines de milliers de dollars en facturant l'accès à son réveillon du Nouvel An, il y aurait eu de quoi s'indigner, mais qui s'inquiète de ce genre de peccadilles quand il s'agit de Trump? 

* * *

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM