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Des résidents en médecine traités comme «des esclaves»

Une étudiante dénonce la manière dont les docteurs considèrent les résidents

Après sa dépression, Jessica Rheault est maintenant prête pour de nouveaux défis.
Photo JEAN-FRANCOIS DESGAGNES Après sa dépression, Jessica Rheault est maintenant prête pour de nouveaux défis.

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Une étudiante en médecine qui s’est relevée d’une dépression qui l’a amenée à envisager le suicide à plusieurs reprises critique les conditions de stage «inhumaines» que vivent les stagiaires.

En mai dernier, Jessica Rheault a commencé à avoir des symptômes d’anxiété. «J’étais brûlée. Je ne dormais plus, explique-t-elle. J’étais en mode survie.»

Les heures de stages et d’études s’accumulaient. Le sommeil était court et rare. La pression des patrons «trop forte».

«On nous demande d’étudier, alors qu’on rentre au travail à 7 h 30 et qu’on fait une garde jusqu’à minuit. On doit être de retour au boulot pour 7 h pour des présentations. Dans la vie, j’aime ça prendre ma douche, manger et dormir cinq heures, illustre-t-elle. Il ne reste plus de temps pour la vie sociale».

Puis, une journée, elle a flanché. «Je n’étais plus capable de réfléchir», raconte-t-elle. Elle a terminé sa journée et n’est plus retournée au travail depuis. Elle s’est isolée chez son père, à Rimouski. Les lumières éteintes, elle se cachait. «C’est arrivé plusieurs fois que mon pot de pilules soit prêt. En plus, je savais quoi prendre pour ne pas souffrir, admet-elle. J’avais tout de prêt pour le moment où j’allais être résolue à partir.»

Par chance, elle n’est jamais passée à l’acte. Elle pensait toujours aux autres qui resteraient.

Nouvelle vie

Après sept ans en médecine, Jessica ne sait toujours pas si elle continuera son parcours. «Avant, je ne voyais tellement rien d’autre dans la vie. J’étais décidée depuis que j’avais neuf ans», dit-elle.

Aujourd’hui, la vie est différente. À l’aide de la médication et en consultant beaucoup de spécialistes, elle a revu la lumière. Elle s’est souvenue de ce qu’elle aimait dans la vie. Elle s’est souvenue que peindre et prendre du temps avec ses amies est important pour elle. Elle se dit d’ailleurs prête à passer à un autre appel. Elle pourrait devenir ostéopathe et se lancer des défis connexes.

Jessica soutient que les facultés de médecine ne sont pas les premiers responsables de la détresse des étudiants. Elle garde en réalité un goût très amer de son passage à l’externat.

«L’Université Laval s’occupe beaucoup de nous. Surtout depuis le suicide d’Anne-Sophie (une étudiante décédée l’an dernier), la faculté fait tout pour nous aider», explique l’étudiante.

« Brûlés »

Ce sont les médecins dans les hôpitaux, qui sont tellement débordés de patients, qui prennent les stagiaires «pour des esclaves», dit-elle. «Eux sont brûlés, on est brûlé, on ne s’endure pas. On a beaucoup de patients à traiter et on n’a jamais de temps pour nous», relate-t-elle.

Puis, les comparaisons avec les autres étudiants sont infernales. «C’est toujours: qui es-tu en rapport aux autres? Tu es tout le temps avec les meilleurs, les premiers de classe, avec des gens performants.»

40 % des résidents disent vivre de l’intimidation

Le Journal s’est entretenu avec Christopher Lemieux, président de la Fédération des médecins résidents du Québec, au sujet des difficiles conditions de travail des résidents et externes.

Combien de résidents ont mentionné vivre ou avoir vécu de l’intimidation ?

Quarante pour cent des résidents disent avoir été intimidés par un médecin en pratique et 40 % disent avoir été intimidés par des infirmiers ou infirmières. C’est quand même significatif. On s’occupe des résidents parce qu’ils sont nos membres, mais les étudiants aussi ont mené un sondage, et il y a bel et bien des résidents qui mènent la vie dure aux externes. On s’est rendu compte, effectivement, qu’il y a un problème qui persiste. Une première campagne avait eu lieu en 1996 et, 20 ans plus tard, le problème est toujours là.

Quel regard portez-vous sur le problème d’intimidation de vos membres ?

C’est quelque chose qui nous inquiète. On voulait soulever le point et rappeler aux gens que ça existe encore. La première étape, c’est d’en parler, [dire] que le problème est là et sensibiliser tous les acteurs. C’est relié à l’intimidation. Les gens qui ont beaucoup de pression vont avoir des attentes élevées envers leurs subordonnés ou leurs collègues. C’est certain que, pour les résidents, le stress que les gens vivent dans le système de santé peut apporter ce genre de situation malsaine.

Comment pensez-vous régler le problème ?

Les gens, malheureusement, ne s’en rendent pas toujours compte. Il faut briser ça. Le problème, c’est que les gens ont toujours vécu là-dedans: les patrons en demandent beaucoup aux résidents et les résidents stressés en demandent beaucoup aux étudiants [stagiaires]. Il y a une chose que l’on trouve très intéressante et qui pourrait changer le modèle de la pratique et des études. Au Canada anglais, ils sont en train de développer un curriculum de résilience. C’est un modèle qui serait intégré à la formation médicale.