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Les p'tites chinoises aux pieds bandés... d'ici

Les p'tites chinoises aux pieds bandés... d'ici

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La neige poudreuse s’est accumulée en hauteur sur la rampe d’escalier. Celle de cinq ans y plante son pouce.

Moi, je n’ose continuer à descendre parce qu’il faut que j’attende l’autre, celle de deux ans qui, la face en l’air, passe des commentaires sur la volée de pigeons qui viennent de nous passer au dessus de la tête.

MOI : Les filles... Descendez. Allez.

La plus vieille descend une marche de plus... et s’arrête à nouveau.

FILLE-5-ANS : La neige est toute molle!

MOI : Mais là, ce qu’on est en train de faire, c’est pas jouer avec la neige, c'est DESCENDRE LES ESCALIERS. Allez.

FILLE-2-ANS : Boucou oiseaux! Volent!

MOI : Oui. Allez, DESCENDS ma belle. DESCENDEZ, LES DEUX!!

On peut tu en finir? J’ai deux gros sacs dans les bras, j’ai frette, l’auto va être gelée, il va falloir la déneiger, la dégivrer, attacher les enfants dedans, les redétacher une fois rendus à la garderie, leur dire encore ALLEZ VENEZ ON MARCHE ALLEZ, les déshabiller dans les flaques d’eau du vestiaire, mets pas tes pieds par terre, attends, accroche tes affaires...

Je singe la bonne humeur, tape des mains : « On des-cend! On des-cend! » mais je suis sur le bord de la crise de nerfs. Elles, elles méditent, inconscientes, sur les beautés de cette froide matinée d’hiver. Je vais être obligée de les saisir, une phrase enragée qui commence par un HEILLE tonitruant.

Ça me frappe au moment précis où je vais perdre patience : celle de cinq ans a les yeux grands ouverts, brillants, fixés sur cette neige poudreuse. La plus petite a la bouche en O, fascinée par les oiseaux du toit de l’immeuble d’à côté : vont-ils s’envoler eux aussi? Elle fait des prédictions scientifiques (niveau 2 ans).

Et je me dis : Wow, cet état dans lequel elles sont, nous passons de grands moments de notre vie adulte à essayer de le retrouver. Des tas de livres sont écrits sur la façon d’y arriver. Une grande partie des souffrances psychologiques de notre temps sont liées à notre incapacité de savourer le moment présent et les beautés simples de la vie.

Alors au nom de quoi est-ce que, tous les matins de semaine, je les pressurise comme ça? Je n’ai pas le choix, me dis-je, il faut bien qu’elles apprennent à fonctionner dans cette société-là. FOCUS, les filles! On embraye! On est pas en Afrique ou en Amazonie, là, où tu as le droit d’arriver partout deux heures en retard sans que personne ne s’en formalise! Allez allez! Pas question qu’on vous diagnostique un TDA à l’école ou que vous ne réussissiez pas à garder vos jobs plus tard. HOP!

Comme la plupart d’entre nous, elles souffriront psychologiquement de cet apprentissage forcé – stress, angoisse, pression de performance, etc. Elles auront peut-être oublié le secret de l’éblouissement spontané d’une matinée d’hiver. Mais au moins, elles pourront avoir une place dans ce monde-là, exigeant...

Ça m'a fait penser aux petites chinoises de la haute à qui on bandait les pieds pour qu’ils restent minuscules et puissent se trouver un mari – une vie – une fois adultes. C’était pour leur bien que leurs mères s’assuraient que ça se fasse, pour qu’elles ne soient pas mises socialement de côté une fois adultes. La souffrance que ça allait leur occasionner toute leur vie? J'imagine qu'on ne s'attardait pas vraiment à cette question...

Ce matin-là, j’ai laissé la petite seule sur sa marche en faisant confiance à la vie : elle se tient bien, elle ne tombera pas. J’ai dépassé la plus vieille. J’ai parti le char. Je l’ai déneigé. Je me suis assise dedans et j’ai mis de la musique. J’ai attendu qu’elles descendent et qu’elles grimpent d’elles-mêmes dans leur siège.

Ça a pris, quoi, sept minutes de plus.

Sur le chemin de la garderie, nous avons parlé poudreuse et pigeons.