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Un polar politique enlevant à l’île d’Orléans

Sans terre<br />
Marie-Ève Sévigny<br />
Héliotrope <br />
Noir, 266 pages
Photo courtoisie Sans terre
Marie-Ève Sévigny
Héliotrope
Noir, 266 pages

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Ça démarre sur les chapeaux de roues: une conductrice mène son camion-benne dans les rues de Westmount jusqu’à la résidence du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles. Arrivée à destination, elle y déverse son chargement de volatiles englués de pétrole. Ainsi entre en scène Gabrielle Rochefort, militante écologiste, spécialiste des coups d’éclat, surnommée Sans Terre, d’où le titre du livre.

Trois ans plus tard, sortie de prison, elle s’est ­installée sur l’île d’Orléans et elle s’active toujours. La vallée du Saint-Laurent est menacée par les fuites d’un oléoduc, pas question de baisser les bras. Mais tout se met à déraper: incendie suspect, cadavres, soupçons d’interventions politiques... L’île d’Orléans tout à coup n’a plus rien de paisible.

Comme sa Gabrielle Rochefort, Marie-Ève Sévigny­­ frappe fort avec ce roman policier, son premier­­. L’auteure, qui dirige la Promenade des écrivains à Québec, a déjà signé un recueil de nouvelles et un ouvrage en collaboration avec Chrystine­­ Brouillet. Elle a, et c’est visible, pris beaucoup de plaisir à cette nouvelle aventure.

Tout comme Chef, policier fraîchement retraité de la Sûreté du Québec qui fut chef du poste de l’île d’Orléans et qui en a gardé le titre, le lecteur s’attache­­ à la remuante Gabrielle: Chef en a même été l’amant. Il ira donc voir de près quand il apprendra que le chalet de celle-ci a été incendié, qu’on y a trouvé des traces d’accélérant et du sang, et qu’au même moment un travailleur agricole guatémaltèque a disparu. Vingt-cinq ans de carrière sur l’île ne lui ont pas donné autant de rebondissements que cette seule nuit! Comme il le dit avec un savoureux sens de l’autodérision: «J’ai davantage préservé le patrimoine que l’ordre public, ce qui convenait d’ailleurs à ma nature placide.»

Sauf que cette fois, les événements s’emballent à sa porte. Le voilà donc embarqué dans une histoire où se mêlent des manifestations, le sort de travailleurs saisonniers, des ministres qui deviennent lobbyistes, un contremaître retrouvé mort, avec pour fond de scène une petite île qui continue sa vie tranquille.

Il y aurait de quoi se perdre, et pourtant tout s’enchaîne­­ sans faux pas. Les personnages sont crédibles, les principaux comme les autres – Marie-Louise, patronne de la ferme, Édouardo, travailleur mexicain qui se débrouille en français, ou encore Violette Fortuné, joviale policière d’origine haïtienne –, les retournements de situation sont plausibles et les détails sonnent vrai, jusqu’à la dédicace en hommage aux victimes de la catastrophe pétrolière de Lac-Mégantic.

En lançant sa collection «Noir», la maison d’édition Héliotrope, qui vient de fêter ses 10 ans, imposait à ses auteurs une contrainte: à chaque crime, son morceau de territoire du Québec. Dans cette cartographie, qui aurait pu penser à l’île d’Orléans? Mais avec son propos intelligent, son écriture maîtrisée, son décor bien planté, on finit les 266 pages de Sans Terre en espérant une autre enquête de son drôle de Chef. C’est dire si Marie-Ève Sévigny a relevé le défi!