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Une vie trop rock 'n' roll

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Juan Rodriguez est un peu une légende dans le milieu artistique québécois. Pionnier de la critique rock, il a vécu une vie sans demi-mesure à l’image des stars qu’il fréquentait. Il a fait le party avec Janis Joplin, les Beach Boys et Robert Charlebois. Il a aussi varlopé The Doors et Led Zeppelin seulement avec ses mots. Mais à 68 ans, son passé d’alcool et de drogues a fini par le rattraper.

Juan Rodriguez a vécu les grandes années du rock and roll en tant que journaliste. Il a vu Jimi Hendrix alors que le chanteur se produisait à l’aréna Paul-Sauvé à Montréal, a descendu une bouteille de Southern Comfort avec Janis Joplin, et Led Zeppelin lui attribue leur pire critique en carrière.

La passion de Juan Rodriguez pour la 
musique est encore intacte. Il pose ici dans le magasin de disques Cheap Thrills, à Montréal, qu’il fréquente assidûment depuis 40 ans.  photos Chantal Poirier et courtoisie
Photo Chantal Poirier
La passion de Juan Rodriguez pour la musique est encore intacte. Il pose ici dans le magasin de disques Cheap Thrills, à Montréal, qu’il fréquente assidûment depuis 40 ans. photos Chantal Poirier et courtoisie

Aujourd’hui âgé de 68 ans, ce fils d’un immigrant espagnol qui a grandi à Montréal semble payer le prix pour sa vie de rocker.

Son corps trahit un passé marqué par des problèmes de consommation. Il souffre de diabète et d’insuffisance rénale qui nécessite de la dialyse trois fois par semaine.

L’été dernier, il a même été porté disparu pendant deux semaines. Il a depuis refait surface et a accepté de nous raconter sa vie.

Assis dans un café tout près de l’ancien Forum où il a assisté à tant de concerts, Juan Rodriguez a l’air d’un homme au corps usé. Il ne lui reste qu’une dent et ses longs cheveux sont ébouriffés. Il s’est aussi fait amputer un pied, il y a environ quatre ans. Mais son regard bleu demeure perçant et ses souvenirs sont d’une précision sans faille lorsqu’il parle de musique.

Moins connu du public francophone, Juan Rodriguez est pourtant un nom familier et respecté dans le milieu artistique québécois.

«Il est un pionnier, un des rares, dans les années 1960, à avoir pris le rock au sérieux en analysant, expliquant, appréciant et critiquant la musique», explique son ancien collègue à The Gazette et ami Irwin Block.

Né en Angleterre, Rodriguez est arrivé à Montréal à l’âge de cinq ans au milieu des années 1950. Il a grandi en écoutant de la musique classique avec sa mère.

«Plus jeune, je bégayais et les autres enfants se moquaient, j’ai trouvé refuge dans l’écriture et dans la musique», se souvient-il.

À l’adolescence, le coup de foudre pour le rock s’est produit avec les Beatles.

Au milieu des années 1960, il a créé un magazine de rock avec des amis et a commencé à publier quelques articles dans The Gazette.

Pari risqué

Sa carrière de journaliste a toutefois véritablement commencé avec un pari fou alors qu’il avait 21 ans, en 1969.

«J’ai demandé au Montreal Star: “Si j’arrive à décrocher une entrevue avec les Rolling Stones à Londres, allez-vous m’engager comme critique de musique rock?”»

À l’époque, le rock était l’enfant pauvre de la section arts et spectacles. Le théâtre avait son critique, le cinéma avait le sien, mais il n’y avait rien pour le rock. «Je leur ai dit qu’il était temps qu’il y en ait un. Ils m’ont dit ok, kid

Après deux mois dans la capitale anglaise, Rodriguez n’avait toujours pas d’entrevue, mais il n’avait pas perdu espoir. «Je savais que le band vivait des changements et que c’était un été important pour eux», se souvient-il.

Son flair ne l’a pas déçu. Quelque temps plus tard, le guitariste Brian Jones a été mis à la porte. Une conférence de presse a alors été organisée pour présenter le nouveau membre des Rolling Stones, Mick Taylor.

Rodriguez a réussi à se faire inviter et a pu obtenir une entrevue exclusive avec le groupe après la conférence. «C’était de la chance, mais il fallait oser et avoir confiance», souligne-t-il.

Roi de la controverse

À son retour, il est donc devenu un des premiers critiques de spectacles rock à Montréal. Dès sa première affectation, il a semé la controverse en publiant une critique impitoyable du spectacle de The Doors au Forum de Montréal, en septembre 1969.

«J’aimais les Doors, mais malheureusement, Jim Morrison était vraiment saoul. Et je devais l’écrire, ce que j’ai fait, dit-il. J’ai eu la réputation d’un critique qui pouvait descendre les grands groupes.»

Ses critiques faisaient toujours réagir les lecteurs qui ne se gênaient pas pour exprimer leur désaccord par courrier.

«Je n’ai jamais eu de difficulté à descendre un musicien, même Leonard Cohen», ajoute-t-il. En 1975, il assiste au spectacle du chanteur à la Place des Arts et écrit que ses chansons étaient ennuyantes.

La réplique ne s’est pas fait attendre. «J’ai vu Leonard dans un bar le lendemain et il m’a dit que j’avais fait une job de bras. Il était en colère et m’a dit que son band pouvait me casser la gueule», se souvient-il en riant.

Beau Dommage et Harmonium ont goûté à la même médecine alors que le Québec au grand complet les idolâtrait. «Je trouvais que c’était de la musique de Mickey Mouse trop homogène», dit le journaliste.

Un des articles qui a aussi contribué à faire sa réputation est celui sur Led Zeppelin en 1970. «Mon impression sur leur concert est: si tu avais vu trois minutes, tu avais vu tout du spectacle de trois heures, c’était monotone», dit-il.

«J’ai écrit une critique très dure et le groupe était furieux, souligne Rodriguez. Le gérant du groupe a contacté CFCF 12 [CTV] pour dire que je ne connaissais rien à la musique et qu’ils n’avaient jamais eu une critique aussi mauvaise.»

Un jour, il a même reçu des lames de rasoir dans son pigeonnier au bureau. «Je n’ai jamais su qui avait fait ça, mais ça m’avait donné froid dans le dos», se rappelle-t-il.

«Ça n’a pas toujours été facile dans un milieu aussi petit que le Québec, souligne Irwin Block. Mais Rodriguez a toujours eu le courage d’écrire une mauvaise critique. Ça prend du guts

Juan Rodriguez n’est pas simplement reconnu pour ses critiques cinglantes. Il est aussi un des premiers journalistes du Star à véritablement s’intéresser à la scène francophone québécoise. Il a beaucoup aimé Octobre, Offenbach et surtout Michel Pagliaro.

«Le spectacle de Robert Charlebois à la Place des Arts en 1970 est l’un des meilleurs spectacles que j’ai vus dans ma vie», se rappelle-t-il.

À cette époque, le nationalisme québécois émergeait et la scène musicale québécoise était unique, croit le journaliste.

«Charlebois était le roi. Je suis allé chez lui pour une grande entrevue qui a fait la une du Star, dit-il. On a bu beaucoup de cidre et il m’a reconduit chez moi dans sa Citroën en roulant très vite et j’ai eu la peur de ma vie.»

Rodriguez a toujours apprécié la compagnie des musiciens, même les mauvais. «Il y a parfois cette idée qu’il faut tracer une ligne et ne pas être ami, mais moi, je n’en ai jamais eu. Je trouve les musiciens fascinants, ils pensent différemment», affirme-t-il.

«Juan a vraiment incarné le journalisme gonzo, intelligent, intense et intrépide, affirme Lucinda Chodan, rédactrice en chef de The Gazette. Il était respecté autant par les musiciens que par les lecteurs.»

Elle souligne au passage qu’il a écrit pour les meilleures publications sur la musique en Amérique du Nord. On trouve effectivement des articles signés Juan Rodriguez dans les magazines Rolling Stone et Creem.

Saoul avec Janis Joplin

À force de côtoyer les rock stars, Juan Rodriguez a fini par adopter leur mode de vie. Le Star étant publié en après-midi, le journaliste devait avoir écrit ses articles pour 7 h le matin.

Après les concerts, il faisait la fête avec les musiciens jusqu’à 4 h du matin avant d’aller au bureau. «Et c’est comme ça que je me suis retrouvé à écrire une critique après avoir passé la soirée à boire avec Janis Joplin», souligne-t-il.

Rodriguez avait obtenu une entrevue avec la chanteuse dans sa loge, une heure avant son concert au Forum, en novembre 1969.

«Janis est arrivée en mini-jupe avec une bouteille de Southern Comfort. Elle l’a ouverte en disant: “Let’s have some fun”!» raconte-t-il.

«À la fin de l’entrevue, elle était saoule, on avait descendu les deux tiers de la bouteille. Après le concert, elle est descendue de scène et elle est tombée dans mes bras, elle sentait le parfum, le Southern et la sueur.

«Elle m’a dit: “Oh man, tu dois écrire une bonne critique, j’ai mis mon âme sur scène, j’ai tout donné!” Et c’est ce que j’ai fait. Elle avait envoûté la foule.»

Un an plus tard, la chanteuse mourait d’une surdose d’héroïne.

Drogue et Rock and Roll

Rodriguez fumait beaucoup de marijuana. «Je suis le genre de gars, qui, lorsqu’il aime quelque chose, il le fait à fond», dit-il. Mais en 1973, il a commencé à prendre goût à la cocaïne.

«Avec la coke, il faut quelque chose pour se calmer et pour moi, ç’a été l’alcool», précise-t-il avant d’ajouter: «Je n’ai jamais fait d’héroïne. Sauf une fois avec les Beach Boys, après une répétition, en 1973.»

Dans les années 70, le Montreal Star traverse une crise. Après une grève en 1978, le quotidien cesse d’être publié l’année suivante. Rodriguez avait senti le vent tourner et était parti travailler pour son concurrent The Gazette, en 1975.

Mais avec le temps, il a commencé à sentir une certaine lassitude face au rock et s’est davantage intéressé au jazz.

«J’étais fatigué. On aime tous voir un groupe dont on n’a jamais entendu parler. Mais je faisais tous les spectacles à Montréal. C’était trop», dit-il.

En 1989, il est donc parti en Californie et a notamment écrit les questions musicales pour le jeu Trivial Pursuit. «J’ai fait ça pour l’argent», se justifie-t-il. Il est revenu à Montréal en 1994 et a continué à écrire pour The Gazette et tenait une chronique sur la musique francophone.

Mais il est retombé rapidement dans ses mauvaises habitudes.

«Je sortais tous les soirs jusqu’à 4 h du matin et je buvais, dit-il. Un bar me faisait crédit et les jeudis, ma paye allait directement pour payer ma note.»

Les problèmes de santé ont commencé à s’accumuler et ses publications se sont espacées. Il a souffert d’une pancréatite, puis du diabète, et d’insuffisance rénale. Il a laissé traîner une infection dans son pied et a finalement dû se faire amputer. S’en sont suivi des séjours en centre de réhabilitation et d’hébergement.

Rodriguez ne s’étend pas trop sur cette période ni sur sa disparition, l’été dernier. Il explique qu’il n’aimait pas le centre d’hébergement où il habitait et a décidé de partir.

Il a passé quelques nuits à l’hôtel avant d’aller quelques semaines chez Irwin Block et d’emménager dans un nouvel appartement, confirme son ami. Mais entre-temps, la police de Montréal avait émis un avis de disparition. «Il n’a jamais disparu!» insiste M. Block.

«Il y a eu des rumeurs que j’étais sans-abri, mais c’est faux. Ça m’a vraiment dérangé cette histoire», affirme Rodriguez.

Passion intacte

Aujourd’hui, il dit avoir quelques regrets, notamment celui d’avoir dépensé tout son argent dans la drogue et de ne pas avoir fondé une famille.

«Je dépends beaucoup de ma pension», explique-t-il.

Il fréquente un peu moins les salles de concert, mais entretient sa passion pour la musique en écoutant du jazz et du classique tout en lisant sur le sujet. Il souhaite aussi publier un livre sur le Festival de jazz de Montréal ainsi que ses mémoires.

Il se dit «relativement» sobre depuis quelques années, à l’exception d’un joint de temps en temps. Et malgré sa santé fragile, il n’a rien perdu de sa passion pour la musique et de son esprit critique.

«Je suis toujours à la recherche de découvertes, de surprises, mais je n’essaie plus de tout suivre, d’être à jour. J’ai fini d’écouter les mêmes variations de la même merde. De toute la musique qui se fait, 10 % est passable et 5 % est vraiment bonne.»