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Les fourberies fiscales d’universitaires enrégimentés

Les fourberies fiscales d’universitaires enrégimentés
Photo d'archives, Jean-François Desgagnés

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Les Québécois, deuxième plus imposés au monde, vous dites!

Prétendre, à l’aide de données tronquées, que les Québécois sont les deuxièmes plus imposés au monde après le Danemark, dépasse tout entendement. C’est carrément de la fiction : «Fiscalité. Le deuxième plus imposé au monde. Le Québec se classe derrière le Danemark, selon le Bilan de la fiscalité 2017» (Le Journal de Montréal, 14 janvier 2017).

Il s’agit du Bilan de la fiscalité 2017 de la Chaire en fiscalité de Sherbrooke, dirigée par nul autre que Luc Godbout -qui pense toujours comme le patronat et qui est de toutes les commissions paquetées du Parti libéral du Québec. Pour plus «d’équité» fiscale, il veut même instaurer une taxe (TVQ) sur les aliments afin d’élargir l’assiette fiscale de la majorité et de la rétrécir pour une certaine minorité. Mais les médias et les journalistes l’aiment et boivent ses paroles. Pas moi.

Clamer que les personnes physiques ou particuliers du Québec sont les plus imposés, en termes d’impôts sur le revenu, au monde, après le Danemark, et ce à l’aide de ses propres calculs primaires, relève, non pas seulement de la malhonnêteté intellectuelle, mais de la tromperie et du mépris envers la population.

Où sont les journalistes?

Et le monsieur inféodé à la classe dominante a le beau jeu de dire n’importe quoi, n’importe quand, qui plaît au patronat, car la fiscalité comme l’économie sont des matières indigestes, techniques, méconnues des gens. En utilisant n’importe quels données, chiffres et statistiques, on peut leur faire dire ce que l’on veut.

C’est là que les journalistes et les chroniqueurs doivent venir en aide à la population en décortiquant, en déchiffrant, en décodant, etc., les chiffres des pseudo-experts grâce à leurs propres expertises et analyses. Ils doivent aussi poser des questions critiques aux supposés spécialistes afin que les gens ne se fassent pas manipuler et intoxiquer idéologiquement.

Dans une démocratie digne de ce nom, c’est comme ça que les médias doivent agir; ils se doivent d’être des organes de sensibilisation et non devenir des instruments de propagande.

Ridicule de rapprocher les impôts payés avec le PIB

Comme toujours, le fiscaliste de l’Université de Sherbrooke Luc Godbout aime bien confectionner des données attentivement sélectionnées qui vont aboutir à des observations conformes à celles du patronat afin de recommander, comme les boss, de baisser les impôts sur le revenu et d’augmenter encore la TVQ, même si elle est la plus élevée, et de loin, en Amérique du Nord.

Voilà ce que l’élite économique veut comme politique fiscale. C’est drôle, Luc Godbout, dans ses dissertations, mentionne toujours qu’au Québec on a une taxe de vente moins élevée que certains pays européens. Toutefois, jamais il ne dit que la TVQ au Québec est la plus élevée en Amérique du Nord.

Alors pour arriver à ses fins et à celles de ses amis, monsieur Godbout rapproche les impôts sur le revenu payé par les particuliers au produit intérieur brut (PIB), ce qui est totalement et intégralement ridicule. On ne paie pas de l’impôt sur le PIB, mais bel et bien sur le revenu. Alors, d’après vous, pourquoi Luc Godbout s’obstine-t-il à comparer les impôts payés au PIB plutôt qu’aux revenus comme cela doit être fait?

Les pétrolières et les pharmaceutiques doublent leurs prix, l’incendie à Fort McMurray en Alberta, le déraillement du train à Lac Mégantic, un ouragan, ça coûte à la population et à l’État des milliards de dollars qui viendront augmenter le PIB et faire apparaître le pays ou la province plus riches, alors que la majorité de la population sera plus pauvre.

Questions de journaliste à poser

Quand Luc Godbout a rendu public son rapport fiscal «homemade», me semble qu’un journaliste aurait pu poliment demander ceci à monsieur Godbout : «Pourquoi vous comparez les impôts payés au PIB et non pas au revenu sur lequel il est déterminé»? Et aussi : «Pourquoi vous ne faites pas comme l’OCDE et le cabinet comptable international KPMG qui, dans leurs études annuelles, comparent les impôts payés au revenu, et non au PIB comme vous le faites et qui arrivent à des conclusions diamétralement opposées aux vôtres»?.

Et enfin : «Pourquoi monsieur l’universitaire fiscaliste vous faites différemment que l’OCDE et de KPMG qui, pourtant, ont une envergure et une expertise en fiscalité pas mal plus grandes que votre chaire universitaire à Sherbrooke»?

Ben non, aucune question critique remettant en cause la méthodologie de recherche, les observations et les conclusions de Godbout par un représentant des médias n’est hélas venue. Les journalistes ont préféré, lors de sa conférence de presse, boire ses paroles et se comporté en éponge absorbante et aussi, pas seulement en haut-parleur, mais en amplificateur.

Job du journaliste à accomplir

Me semble que même sans être spécialiste en fiscalité, un journaliste aurait dû allumer et lui dire : Monsieur Godbout, les Québécois ont un taux d’impôt sur le revenu plus élevé en France, qu’en Suède, qu’en Allemagne, qu’en Californie ... vraiment? On est vraiment le deuxième endroit au monde, après le Danemark, avec les impôts sur le revenu les plus élevés ... vraiment?

Pourtant, monsieur Godbout, les études annuelles de l’OCDE et de KPMG affirment le contraire de vous : «Le fardeau fiscal du Canada est parmi les plus faibles de l’OCDE» (Le Devoir, 12 avril 2014). Et vous, monsieur Godbout, vous prétendez que l’on a au Québec le fardeau fiscal le deuxième plus élevé au monde? Tout de même bizarre! N’êtes-vous plutôt un humoriste qui se méconnaît? Vous devriez contracter Gilbert Rozon au plus vite.

Moi, je l’admets, je ne suis pas très connaissant en internet, mais les journalistes le sont. Me semble qu’un journaliste aurait pu, afin de rédiger un texte ou un bulletin de nouvelle plus approprié, aller sur internet, comme le profane que je suis l’a fait, et avec un minimum de recherche il aurait tombé sur les études annuelles de l’OCDE (Les impôts sur les salaires : Avant ou après charges sociales pour un célibataire ou un couple avec ou sans enfants. Vraiment complet et pertinent comme information) et de KPMG (Individual income tax rate table pour les années 2006 à 2015).

Je vous le répète, contrairement aux élucubrations de Luc Godbout, le Québec n’est pas vraiment l’enfer fiscal dépeint par notre fabulateur fiscal québécois. Comme le dit le romancier franco-américain Antoine Bello, tel que rapporté dans Le Devoir du 19 janvier 2017 : «La manipulation de la vérité est un virus dont il faut s’immuniser». Afin d’être immunisé, va falloir que les médias d’information fassent leur job.

Et une autre perle fiscale

Dans la même étude fiscale, l’adjointe de Luc Godbout, madame Suzie St-Cerny, a largué ces énormités qu’au Québec, il n’y a que 6% des Québécois qui ont, en 2013, gagné plus de 100 000$ et que le 1% des plus riches a payé 17% du total des impôts versés à Québec : «Près de 75% des contribuables québécois gagnent moins de 50 000$» (La Presse, 13 janvier 2017). Tout ça est évidemment faux. L’assistante n’est pas mieux que son directeur. Ils vont bien ensemble.

Voyons donc, on n’a pas une poignée dans le dos. Tiens, pour la prochaine fois, voici des exemples de questions qu’un journaliste aurait dû poser ou devra leur adresser dans le futur : «Madame St-Cerny, le revenu fiscal est loin d’être le vrai revenu économique réel. Alors, pourquoi utiliser le revenu fiscal quand même pour tirer vos conclusions erronées?»

Vous le savez le revenu fiscal exonère plusieurs revenus. Et aussi : «Madame St-Cerny, les individus qui s’incorporent (comme les riches médecins et autres professionnels) n’entrent pas dans les statistiques fiscales des particuliers, mais dans les statistiques fiscales des compagnies. Ça fait que plusieurs Québécois gagnant plus de 100 000$ l’an sont exclus des statistiques fiscales des particuliers, ce qui vient invalider votre prétention à l’effet qu’il y a seulement 6% de Québécois qui gagnent 100 000$ et plus».

Madame St-Cerny affirme sans gêne qu’un pourcent des Québécois les plus riches paient 17% du total de tous les impôts au Québec, laissant sous-entendre qu’ils sont très taxés et même peut-être trop. Elle devrait pourtant savoir que l’impôt porte bien son nom : il est basé sur le revenu et non sur le nombre. Alors, peut-elle nous donner le revenu économique réel de ce 1%, qu’elle dit pas si riche que ça (oh yeah) et non le revenu fiscal afin que nous puissions constater leur taux effectif ou réel d’impôt? Elle verrait qu’ils sont loin d’être beaucoup taxés. C’est ça la concentration de la richesse et la montée des inégalités économiques. Il y a peu de riches qui sont énormément riches et de plus en plus de pauvres qui le sont toujours plus. Elle n’est tout de même pas sans savoir que de nombreux riches Québécois détournent des milliards de dollars chaque année dans leurs aimables paradis fiscaux chéris. Ça fait que ces milliards de dollars de revenus, qui prennent la forme d’évasion fiscale, n’entrent évidemment pas dans les statistiques fiscales du gouvernement. ? Alors comment peut-elle ainsi conclure allègrement sur des statistiques fiscales incomplètes qui n’ont pas du tout comme objectif de mesurer le revenu économique réel et la richesse des individus. Me semble que c’est induire le public en erreur et que sa démarche biaisée déforme les faits en plus de tromper la population au bénéfice de la secte économique supérieure.

Madame St-Cerny et monsieur Godbout, vous n’êtes pas sans savoir que, toujours selon KPMG : «Compétitivité fiscales. Le Québec se classe parmi les premiers (parmi les entreprises)» (Le Devoir, 18 juin 2014). Parmi les premiers en Amérique du Nord, et même avec les impôts nets les plus bas pour les compagnies, et aussi avec les plus grosses subventions aux entreprises : «Aide aux entreprises. Le Québec, champion» (La Presse, 8 mars 2014).

Alors mes questions sont les suivantes. Tiens, je me mets dans la peau d’un journaliste :

-Pourquoi vous ne faites jamais d’études sur le peu d’impôts sur le revenu payés par les compagnies québécoises; sur les grosses subventions qu’elles reçoivent en fonds publics et sur l’impact sur les finances publiques et sur nos programmes sociaux; des milliards de dollars qu’elles détournent chaque année dans les paradis fiscaux?

-Ne trouvez-vous pas que les particuliers québécois seraient moins imposés si les compagnies très rentables payaient leur juste part d’impôts et réduisaient leur évasion fiscale dans les paradis fiscaux?

-Ne trouvez-vous pas que l’on pourrait réduire substantiellement les impôts sur le revenu payés sur les salaires si Québec taxait plus les revenus issus de la détention de capitaux? Attention, je ne dis pas taxer davantage le capital, mais les revenus générés sur les capitaux?

Madame St-Cerny et monsieur Godbout, une réponse de votre part serait fort appréciée par mes lecteurs et par moi-même. Merci à l’avance pour tout. Veuillez accepter, madame et monsieur, nos salutations les plus fraternelles. En passant, bonne et heureuse année à tous sans oublier nos deux fiscalistes émérites.