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Honteuses armoiries! (1833)

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Il ne faut jamais négliger le pouvoir des symboles. Les armoiries de Montréal sont révélatrices du projet de peuplement britannique qui, dès 1833, à l’époque du maire Jacques Viger, entendait minoriser les conquis. La devise Concordia Salus, «le salut par la concorde», est un message adressé aux Canadiens français, qu’on appelait encore alors seulement «les Canadiens»: ne vous révoltez pas et tout ira bien.

Bien sûr, presque toutes les émeutes violentes du 19e siècle, dont celle qui aboutit à l’incendie du Parlement canadien, ont été le fait de militants anglophones zélés. L’emblème de Montréal de 1833 comportait donc quatre éléments: 1) la rose, symbole de l’Angleterre, l’équivalent britannique du lys royal français, qui, tout d’abord, n’apparaissait pas sur l’écusson; 2) le chardon, symbole de l’Écosse; 3) le trèfle, symbole de l’Irlande; 4) enfin, le castor, qui représentait les «conquis», que l’on a donc privés du symbole le plus glorieux qui soit, le lys, pour leur accoler un animal dont la fourrure valait cher et qui a longtemps fait rouler l’économie.

Pour avoir grandi à Verdun, je suis familiarisé avec les rivalités ethniques entre Irlandais et Québécois. Jadis, Irlandais et Écossais avaient leurs propres langues, qui ont été éclipsées au profit de l’anglais; cette anglicisation passée semble avoir doté leurs descendants d’un zèle anglicisant sans pareil! Les Anglais eux-mêmes n’ont jamais été aussi maniaques dans leur goût de l’anglicisation que les affairistes écossais ou irlan­dais immigrés à Montréal. Un siècle plus tard, en 1933, les armoiries de Montréal seront modifiées. Cette fois, le lys, qui ne représentait plus une menace, a pris la place du castor.

Le lys en minorité

C’est une honte pour Montréal de se «banaliser» de la sorte dans ses propres armoiries. La seule grande ville francophone d’Amérique a le ridicule du colonisé: mettre le lys en minorité contre l’allian­ce britannique de la rose, du chardon et du trèfle! Eh bien, la preuve que les symboles ont du pouvoir, c’est que – ouvrez les yeux! – la ville a tout fait pour essayer de ressembler physiquement à son emblème. Le pic des démolisseurs a rasé la quasi-totalité de la Nouvelle-France. Outre le château Ramezay, subsistent le séminaire des Sulpiciens (le plus vieux des bâtiments patrimoniaux), à côté de l’église Notre-Dame, la maison de Fleury Mesplet et l’ambassade de Joncaire rue Saint-Paul Est, celle de Montcalm, l’Hôpital général des Frères Charon et quelques fermes et moulins sur les berges à la hauteur de Pointe-aux-Trembles, Verdun et Pointe-Claire. L’adoption des armoiries de Montréal est donc bel et bien un moment marquant puisque la ville, dans son architecture, a fini par en prendre l’aspect: elle est à 75 % britannique et à 25 % française, avec un minimum de vestiges de la Nouvelle-France. S’il fallait inventer un nouveau symbole pour la ville, pourquoi ne pas privilégier symboliquement l’origine française et l’alliance générale, depuis la Grande Paix, avec les Amérindiens de tout le nord du continent?

Vieilles armoiries. Les armoiries de Montréal annoncent symboliquement le projet de minoriser la majorité canadienne-française en en faisant un peuple parmi quatre, les trois autres étant, comme par hasard, anglo-saxons.
Photo courtoisie des Archives municipales de Montréal
Vieilles armoiries. Les armoiries de Montréal annoncent symboliquement le projet de minoriser la majorité canadienne-française en en faisant un peuple parmi quatre, les trois autres étant, comme par hasard, anglo-saxons.

 

Nouvelles armoi­ries. Jamais on n’aurait mis une fleur de lys en 1833 parce que c’était un symbole monarchiste français et que la Couronne britannique voulait bien sûr éviter de rappeler cette origine française de la majorité. Mais il y avait quelque chose de bizarre et de non harmonieux à avoir trois fleurs emblématiques (pour les Anglais, Irlandais et Écossais) et un animal (pour les Canadiens). Le lys a donc fini par y avoir sa place... un exemple que suivra Maurice Duplessis quelques décennies plus tard avec ce qui est devenu le drapeau du Québec.
Photo courtoisie des Archives municipales de Montréal
Nouvelles armoi­ries. Jamais on n’aurait mis une fleur de lys en 1833 parce que c’était un symbole monarchiste français et que la Couronne britannique voulait bien sûr éviter de rappeler cette origine française de la majorité. Mais il y avait quelque chose de bizarre et de non harmonieux à avoir trois fleurs emblématiques (pour les Anglais, Irlandais et Écossais) et un animal (pour les Canadiens). Le lys a donc fini par y avoir sa place... un exemple que suivra Maurice Duplessis quelques décennies plus tard avec ce qui est devenu le drapeau du Québec.

- Avec la collaboration de Louis-Philippe Messier