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La Déconnomie

La Déconnomie

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Je suis un peu en retard, mais je ne pouvais me passer de traiter de cet excellent livre qui est paru en novembre dernier. J’ai d’ailleurs constaté son existence plutôt tardivement, en janvier dernier, alors que je ne manque d’habitude aucun nouveau titre de Jacques Généreux, professeur d’économie à Sciences Po Paris depuis trente-cinq ans.

Ce n’est certainement pas le premier ouvrage qui s’attelle à démonter les nombreuses fraudes intellectuelles de l’idéologie économique dominante, laquelle se prend pour une science. La France a développé toute une école de pensée qui démolit avec appoint les grands mensonges qui sont véhiculés dans les facultés universitaires et dans les think tanks libéraux, pour être ensuite remâchés et régurgités par la bouche des politiciens. Nous n’avons qu’à penser à Jacques Sapir et à Frédéric Lordon, pour nommer les plus connus d’entre eux. Au Québec, le regretté Gilles Dostaler avait lui-aussi remarquablement bien contribué à cet effort d’autodéfense intellectuelle.

Il ne s’agit pas non plus du premier ouvrage de Jacques Généreux consacré à la question, loin de là. Celui-ci est plutôt l’une des principales figures de proue de cette école de pensée. Et, il faut dire qu’il est assurément l’un de ses meilleurs vulgarisateurs, évoquant son propos d’une manière très accessible pour ceux qui seraient effrayés à l’idée de lire un ouvrage d’économie.

La déconnomie, c’est cette discipline erronée érigée en pseudoscience par ses théoriciens dans le but de la rendre indiscutable, d’en figer les postulats dans des formules sensées prouver leur caractère incontestable, celle qu’on veut nous présenter comme étant dépourvue d’alternative. Toute repose sur l’idée que les individus seraient parfaitement autonomes et se livreraient à permanence à une raison calculatrice chargée de déterminer ipso facto leur intérêt. Une véritable analyse économique, devrait plutôt mobiliser, pour procéder adéquatement, d’autres disciplines vouées à comprendre les comportements humains, comme la sociologie, l’anthropologie, la psychologie, l’anthropologie, la neurobiologie, etc. Pour défendre ses hypothèses fausses, un Milton Friedman, figure vénérée par les néolibéraux, répondait que le caractère fallacieux des hypothèses de base n’était pas bien grave, tant que les prédictions pratiques étaient avérées...

Généreux ne se contente pas de démonter avec acuité l’économie telle qu’elle est théorisée et enseignée, mais offre une charge au vitriol contre les politiques gouvernementales. Comme le jeu de mot contenu dans le titre nous l’indique, c’est l’idiotie qui nous dirige, alors que sont répétées des formules qui n’ont jamais fonctionné dans l’espoir que les résultats seront différents cette fois-ci. Il est particulièrement risible (et triste à la fois...) que les politiques mises en place pour lutter contre les crises consistent souvent à amplifier la recette de leurs causes, empirant par conséquent leurs conséquences. Généreux consacre de savoureuses pages à la France et à l’Union européenne, ce mastodonte aussi inefficace qu’absurde. Sur cette dernière, Généreux pointe les erreurs originelles de cette construction mort-née, qui ne se donnait pas les moyens budgétaires et légaux pour faire fonctionner son union monétaire. Cela fait écho au verdict récent de Joseph Stiglitz : pour que l’Union européenne puisse rouler, elle ne peut rester au milieu de la rivière en se disant que le courant est fort. Suivant Stiglitz, deux manières peuvent alors être envisagées pour revoir en profondeur son fonctionnement : se dissoudre pour se refonder sur le modèle de l’Europe des patries, c’est-à-dire en accordant les principaux pouvoirs discrétionnaires aux États-nations, ou encore, au contraire, parachever sa construction et se doter d’un véritable État capable d’agir. Le lecteur de ce blogue connaît mon attachement aux cadres nationaux, que je défends comme étant les structures de solidarité les plus fonctionnelles, et ne sera pas surpris du fait que je préconise la première option. En cela, ma seule déception par rapport au livre de Généreux est qu’il ne prône pas clairement la dissolution de l’euro comme monnaie unique, qui serait mieux vue de se transformer en monnaie commune dans un contexte de retour aux devises nationales. Cette option est préconisée par Jacques Sapir.

Généreux s’en prend aussi au capitalisme actionnarial, funeste réalité qui perdure depuis plusieurs décennies, où l’obsession de la rentabilité financière est érigée en système. Celui-ci n’est pas seulement inefficace, il est aussi carrément destructeur pour les êtres humains et pour notre planète. Cette financiarisation contribue grandement à cette guerre économique qu’est la mondialisation, laquelle ne profite véritablement qu’à une infime minorité. Elle procède aussi d’une vision pessimiste de l’être humain, ce dernier n’étant utile que lorsqu’il est en concurrence avec ses pairs.

Et pourtant, une alternative est possible. En réhabilitant le politique, et lui accordant à nouveau sa primauté (et par ce fait même à la démocratie), le commerce pourrait à nouveau être civilisé. Cette alternative, si nous avons déjà une bonne idée de ce qui doit la composer, est encore, dans une grande mesure, à penser. Cet ouvrage de Jacques Généreux est une véritable bouffée d’air frais qui contribue à nous en donner les outils.