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Le Québécois qui a contribué à son insu à la bombe nucléaire est décédé

Décédé fin janvier, le physicien n’a jamais digéré l’usage de ses travaux par les Américains

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En 1945, le scientifique Pierre Demers a appris par la radio qu’une bombe atomique avait été larguée sur Hiroshima, au Japon. Il a alors compris quel était le but de ses mystérieuses recherches au sein du laboratoire secret de l’Université de Montréal.

«Il a été complètement sidéré, c’était l’horreur», raconte son fils Thierry Leroux-Demers, âgé de 50 ans.

Pierre Demers est le seul physicien québécois à avoir contribué à fabriquer, à son insu, la toute première bombe nucléaire. Il est décédé le 29 janvier à l’âge de 102 ans.

En un siècle, il aura eu le temps de côtoyer des personnages historiques comme le frère Marie-Victorin, qui l’a initié à la botanique, ou Frédéric Joliot-Curie, détenteur d’un prix Nobel de chimie et gendre de Marie Curie.

Pionnier de la physique, il a enseigné à certains des meilleurs scientifiques québécois, dont l’astrophysicien Hubert Reeves.

Hubert Reeves<br>
<i>Astrophysicien</i>
Photo courtoisie, Patricia Aubertin
Hubert Reeves
Astrophysicien

Marqué par la guerre

La guerre a changé plusieurs fois le cours de la vie de Pierre Demers. En 1914, ses parents étaient sur un bateau pour la France lorsque la Première Guerre mondiale a été déclarée. Le navire a donc été détourné pour accoster en Angleterre, où M. Demers est né.

«Dès l’âge de 15 ans, il était très clair pour lui qu’il voulait faire avancer la science», souligne M. Leroux-Demers.

Il a notamment étudié à l’Université de Montréal (UdeM), puis à Paris, où il a travaillé dans le laboratoire de M. Joliot-Curie avant que la Seconde Guerre mondiale précipite son retour à Montréal en 1940.

En 1943, il a alors été recruté au sein de l’équipe du laboratoire secret de l’UdeM sur l’énergie atomique.

Une entente secrète avait toutefois été conclue avec les États-Unis afin que le labo­ratoire participe au projet Manhattan pour la fabrication d’une arme nucléaire, ce qu’ignorait M. Demers.

Quand celui-ci a appris la chose, il a d’abord été temporairement content que la bombe mette fin à la guerre, jusqu’à ce qu’il se rende compte que la domination américaine n’était pas une «bénédiction», précise son fils.

«Et finalement, il a été fâché que les travaux du laboratoire secret aient servi à la bombe. Même inconscient sur son lit de mort, je suis certain qu’il était encore fâché», affirme M. Leroux-Demers.

À la fin de la guerre, M. Demers a enseigné à l’UdeM et il a poursuivi ses recherches sur l’ionographie, qui consiste à photographier les traces des particules radioactives.

Au début des années 1950, il a enseigné la physique à un certain Hubert Reeves, qui deviendra quelques années plus tard un célèbre astrophysicien et communicateur scientifique.

«Il m’a initié aux laboratoires de recherche et c’est le premier contact que j’ai eu avec un homme qui avait une véritable curiosité de la physique, souligne M. Reeves. Il n’était pas le genre de professeur standard qui récite son cours. Il n’était jamais routinier.»

Père à 50 ans

Jusqu’à l’aube de la cinquantaine, Pierre Demers s’est consacré à la science. Au début des années 1960, il a, cette fois, découvert la vie de famille. Il s’est marié et a eu deux enfants, Joël et Thierry. Puis à la fin de la même décennie, il a divorcé et s’est remarié. Il a adopté le fils de sa femme, Patrick. L’union n’a pas duré, mais l’enfant est demeuré le fils de Pierre.

À cette époque, le scientifique a commencé à s’intéresser à des sujets plus «bizarroïdes». «Il était très original et il s’est mis à réfléchir à la théorie de la couleur», illustre Yves Gingras, professeur de sociologie des sciences à l’UQAM, qui décrit Pierre Demers comme un «artiste des sciences».

«Ce n’était pas juste un scientifique, c’était un pédagogue, un chercheur et il écrivait même des poèmes», se rappelle en riant son ami Jean Fortier, ancien président du comité exécutif à la Ville de Montréal.

Tout au long de sa vie, il a poursuivi ses recherches. «Même à l’hôpital pendant ses derniers jours, il demandait régulièrement à avoir son ordinateur pour travailler», explique son fils Patrick, âgé de 55 ans.

Pierre Demers est mort entouré de sa famille. Les funérailles auront lieu le 11 février à l’église Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal.

Un grand défenseur de la langue française

Pierre Demers n’était pas seulement un pionnier de la physique atomique. Il était également un homme de convictions, un indépendantiste qui s’est battu toute sa vie pour la défense de la langue française.

«Il a toujours été un fervent admirateur de la langue française, explique son fils Thierry Leroux-Demers. Dans les années 1970, lorsqu’il a constaté que l’hégémonie américaine éliminait le fait français dans les communications scientifiques, il a été très troublé.»

Il a donc créé, en 1979, la Ligue internationale des scientifiques pour l'usage de la langue française, dont le but était de promouvoir la publication de travaux scientifiques en français. «Ç’a été son cheval de batail­le», souligne son autre fils, Patrick Demers.

Et à l’apparition du Parti québécois, il a eu une prise de conscience, selon son fils Thierry. Pierre Demers est alors devenu membre du parti et il a appuyé le mouvement souverainiste toute sa vie.

Retraite forcée

Il n’y avait pas de petites causes pour ce scientifique excentrique. En 1980, il a contesté les retraites obligatoires à 65 ans lorsque l’Université de Montréal l’a contraint à prendre la sienne.

«Il disait que c’était de l’âgisme, affirme Me Luc Trempe, qui était son avocat. Quand il avait une idée dans la tête, il ne l’avait pas ailleurs!»

Il n’a cependant pas réussi à faire fléchir l’université. En 1982, la loi québécoise sur la retraite obligatoire a été abolie, mais M. Demers n’a pas pu réintégrer son poste. «Ce fut une des grandes déceptions de sa vie», souligne son fils Patrick.

Dans les années 1990, lorsque la Ville de Saint-Laurent a voulu l’obliger à poser du gazon, il s’est battu en cour pour verdir son terrain comme il l’entendait. Il entretenait plusieurs variétés d’espèces végétales, lui qui avait été initié à la botanique par le fondateur du Jardin botanique de Montréal, le frère Marie-Victorin.

Mais ses voisins voyaient comme une nuisance ce petit sous-bois et ses expériences de compost, sans parler de son mur extérieur en bouteilles vides.

«Il réclamait le droit de faire les choses à sa façon», insiste Patrick Demers. Un réaménagement du terrain avait été imposé, mais M. Demers a par la suite continué à entretenir sa cour comme il le souhaitait et il n’a plus été importuné.