/lifestyle/books
Navigation

Les jolis abandons de Michael Delisle

Le palais de la fatigue<br />
Michael Delisle<br />
Boréal, 138 pages, 2017
Photo courtoisie Le palais de la fatigue
Michael Delisle
Boréal, 138 pages, 2017

Coup d'oeil sur cet article

C’est un recueil de nouvelles qui se lit comme un roman. Dans Le palais de la fatigue, nouvelle œuvre de Michael Delisle qui en a déjà signé plus d’une douzaine, on suit le même narrateur d’une histoire à l’autre, avec le même entourage dont l’on découvre peu à peu les failles. Et si ces failles ont une cohérence, c’est parce qu’elles nous sont contées. «J’écris pour voir à quoi la vie ressemble, une fois écrite», pour reprendre la touchante dernière phrase de ce petit livre de 138 pages.

Michael Delisle nous dévoile donc avec délicatesse, mais lucidité, toute une suite d’abandons. Et à chacun qui voit mourir un rêve, une ambition, on a envie, comme le narrateur, de demander: «La fin arrive comme un accident, et non comme un dénouement. Comment ferait-il pour raconter sa décision?»

Quand s’ouvre le récit, le narrateur est encore un jeune garçon, avec une famille peu conventionnelle. L’oncle Johnny vient de leur laisser un ourson, à loger dans le garage de leur cottage de Longueuil. Le père est inexistant; la mère, frivole, «passait le plus clair de son temps à se rendre montrable». Alors ses deux gars là-dedans...

L’homme grandira, rêvera d’ailleurs. Il le trouvera de l’autre côté du pont, dans un quartier montréalais où loge son professeur-amant qui lui fera découvrir l’écriture et l’aréopage qui bourdonne autour. L’homme se met à écrire, s’affranchit, mais ce n’est pas le cas pour tous.

Johanne par exemple, joyeuse amie qui avait peint de turquoise vif son appartement d’étudiante, qui savait depuis le secondaire qu’elle avait une mission – la médecine douce – et qui tripait sur ses cours d’acupuncture. Elle lui avait d’ailleurs expliqué que le point au creux de la main, celui qui transmet l’énergie, s’appelle Lao Gong, le «palais de la fatigue».

« Revirement radical »

Hélas, elle ratera l’examen final qui aurait tellement changé sa vie, elle qui est «issue de la misère de Ville Jacques-Cartier, née d’une mère pratiquement analphabète». Le rêve est fini, elle tourne la page, même avec son ami. Quand celui-ci la recroise, elle travaille dans une caisse populaire, sans aucune nostalgie. «Ce revirement radical me fascinait comme une monstruosité.»

Et le frère, qui passe d’une passion à l’autre et qui tente dans la quarantaine de «reprendre sa jeunesse là où il l’a laissée», fuyant rejoindre un nouvel amour du côté américain, faut-il vraiment l’envier? La déception rôde.

Mais il y a l’art, qui résiste à tout, non? Eh non. Jogues, photographe de génie et ami, vient de décider de tout arrêter parce qu’il estime son œuvre achevée. Le narrateur aura beau protester, Jogues reste inébranlable.

Comment sait-on qu’on est arrivé à la fin? «Mon ami Jogues a achevé sa carrière pour ne pas se taper son agonie. Cette superbe m’est étrangère.» Soit. Mais il reste que les désillusions telles que racontées par Michael Delisle sont encore de très belle tenue.