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La littérature en deuil

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Récemment, je vous parlais du roman de science-fiction 1984 de Georges Orwell, qui est rendu numéro un des ventes depuis que Trump est arrivé au pouvoir avec ses «faits alternatifs».

Mais je pense qu’au Québec c’est plutôt le livre Farenheit 451 de Ray Bradbury qui représente le mieux l’époque où l’on vit. Ce roman de science-fiction décrit un monde totalitaire où des pompiers pyromanes doivent brûler les livres parce qu’ils dérangent l’ordre établi.

Quand on apprend que, à Québec, la Maison de la littérature a annulé une conférence de l’auteure Djemila Benhabib parce que ça risquait d’offenser certaines personnes, je me dis qu’on vit bien dans un monde où les livres – et les écrivains qui les écrivent – sont considérés comme dangereux.

LES GARDIENS DE LA VÉRITÉ

Djemila Benhabib est l’auteure de Ma vie à contre-Coran, Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident et Après Charlie.

Elle a eu parfaitement raison d’écrire, dans une lettre ouverte, que la décision de la Maison de la littérature d’annuler sa conférence constitue «une grave atteinte à la liberté d’expression et une tentative de censurer le débat public».

L’écrivain algérien Salah Beddiari s’est désisté de la conférence par peur de dérives incontrôlables «à cause de la présence de Djemila Benhabib».

C’est quand même incroyable: on voit un danger non pas dans ce que Djemila a dit, mais dans ce qu’elle pourrait dire. On la censure avant même qu’elle ne parle!

Je reviens à Farenheit 451: Bradbury y décrit un monde totalitaire où règnent les Gardiens de la Vérité. Vous comprenez pourquoi j’ai l’impression que ce livre décrit bien le Québec d’aujourd’hui?

Pourquoi tout le monde aurait le droit de s’exprimer sur la place publique depuis les horribles événements du 29 janvier à la mosquée de Québec, mais qu’une seule citoyenne québécoise se verrait refuser le droit de parole? N’y a-t-il qu’une Vérité?

La Maison de la littérature a expliqué l’annulation de la conférence en invoquant le fait qu’il fallait respecter une «période de deuil» et que parler d’Islam une dizaine de jours après la tragédie serait inapproprié.

Pourtant, cette période de deuil n’a été respectée par personne depuis le 29 janvier. Ironiquement, hier, jour où la conférence de Djemila Benhabib devait avoir lieu, on a pu voir à Tout le monde en parle trois femmes de culture musulmane s’exprimer sur le «vivre ensemble». Tout le monde en parle est vue par un million de personnes. La conférence de Djemila devait être prononcée devant 70 personnes. Cherchez l’erreur.

SILENCE RADIO

Ce qui m’inquiète, c’est le peu d’écho qu’a eu cette histoire dans les médias et parmi nos politiciens.

Un seul regroupement a pris position publiquement en faveur de Djemila. Cette association «s’insurge contre la décision de la direction de la Maison Littéraire qui empêche de parole Djemila Benhabib».

C’est l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité. J’aurais bien aimé que ce soit l’Union des écrivaines et des écrivains du Québec.

Ils étaient où, nos humoristes, pour dénoncer une telle violation de la liberté d’expression? Ils se mettent du ruban sur la bouche pour les blagues de Mike Ward, mais regardent ailleurs quand une auteure controversée se fait museler?