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La triste fragilité de la liberté

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Avant-hier, Richard Martineau faisait une courte liste des choses qu’il n’aime pas de notre époque. Il évoquait notamment le retour de la religion.

Personnellement, je suis parvenu à la conclusion qu’il y aura toujours un nombre important de gens qui ne peuvent vivre sans religion, donc sans une croyance dans le surnaturel.

Bon, d’accord, je m’incline.

Ce qui me désole davantage, c’est que l’on nous présente maintenant — voyez les manuels utilisés dans les cours d’éthique et de culture religieuse — comme une vertu de croire sans preuves et comme un manque de respect de le faire remarquer.

Il y a cependant un autre aspect de notre époque qui me trouble profondément.

Balises

Je découvre à quel point la liber­té d’expression est infiniment plus fragile que je ne le croyais.

Chez certains, l’appel à la censure tient du réflexe et, chez d’autres, on se demande s’il n’est pas un programme politique.

Soyez gentils, ne perdez pas votre temps à m’expliquer que la liberté d’expression n’est jamais absolue. Je le sais.

Dans les sociétés démocrati­ques avancées, la liberté d’expression est déjà bien balisée: sont proscrits les propos qui pourraient être jugés diffamatoires ou être des appels à la haine et à la violence.

J’y souscris, et cela me semble amplement suffisant.

Mon inquiétude est de voir avec quelle rapidité certains s’empressent de vouloir faire taire des propos qui ont pour seul défaut d’être critiques à leur endroit.

Or, justement, la liberté d’expression n’est précieuse que lorsqu’elle permet de dire des choses dérangeantes.

Pendant des mois, le gouvernement du Québec a sérieusement songé, avant de reculer, à confier à la Commission des droits de la personne, au nom de la lutte contre les discours haineux, le pouvoir d’enquêter sur la base d’une simple dénonciation et de sévir le cas échéant.

L’affaire est aussi plus insidieuse qu’on ne le réalise généralement.

Dans le climat d’aujourd’hui, il n’est même plus nécessaire d’en appeler ouvertement à la censure.

Une personnalité publique tient un propos qui en dérange certains et la foudre lui tombe dessus si vite qu’elle s’empressera de s’excuser.

La fois suivante, elle fera davan­tage attention. L’autocensure fait du meilleur boulot que la censure ouverte.

Variable

Voyez aussi à quel point la susceptibilité est à géométrie varia­ble.

Riez tant que vous voulez de la religion catholique. Mais vous y penserez davantage avant de faire des blagues sur les religions au sein desquelles le sens de l’humour se porte moins bien.

Les appels à la censure reposent aussi souvent sur des pseudo-raisonnements très fragiles.

On dira, par exemple, que certains propos créent un climat qui banalise, voire suscite la violence.

On disait jadis la même chose des jeux vidéo.

L’appel à la censure est non seulement un geste violent en soi — faire taire —, mais aussi infantilisant puisque quelqu’un s’estime plus qualifié que vous pour décider ce qu’il est bon que vos oreilles ou vos yeux entendent ou lisent.

J’aurais espéré que nous aurions davantage progressé.