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Ma soirée incognito dans un nouveau club échangiste

Ma soirée incognito dans un nouveau club échangiste
Illustration : Philippe Melbourne Dufour

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Samedi soir, pendant que des milliers de couples célèbrent la Saint-Valentin prématurément devant un romantique tête-à-tête, je me rends en solo à un nouveau club échangiste qui prétend avoir la plus grosse aire de jeux au monde. 

« Entre nous 2 », je trouve que c’est un nom drôlement choisi pour un endroit où des couples baisent à plusieurs. 

Ma mission est de m’immiscer incognito à la grande fête d’ouverture de ce Costco du sexe situé à Montréal-Nord. J’ai essayé de convaincre des amies de m’accompagner, mais on me répond invariablement : « lol, c’est ben comique... mais non merci, je pense que je vais passer. » 

Vers 21 h, le taxi me dépose devant une grande bâtisse industrielle qui abrite le club et un magasin qui se nomme « meubles liquidation extrême ». 

À première vue, ce n’est pas la destination la plus aguichante. 

Je pousse la porte qui mène à un petit hall froid et humide. Au fond, une fenêtre donne sur trois réceptionnistes visiblement débordés. De l’autre côté des portes, on peut déjà entrevoir des corps se dévêtir. Un imposant parfum de chlore, de lubrifiant et de chair humaine moite m’envahit les narines. 

Après une quinzaine de minutes d’attente, je paie les frais de 120 $ couvrant une carte de membre d’homme non accompagné et mon accès pour la soirée. L’évènement a attiré tant d’adeptes qu’il n’y a plus de casier disponible. Je dois donc enfouir mon manteau et mes effets personnels dans un sac de poubelles qu’on empile dans le coin d’une salle de bain. 

J’ai l’impression que tout comme moi, les administrateurs n’avaient pas prévu un aussi grand succès. 

Ignorant néophyte que je suis, je réalise que j’aurais dû amener des gougounes. Pour des raisons évidentes, on ne se promène pas dans une orgie avec de grosses bottes dégoulinantes.

En me penchant pour les délacer, un homme en serviette m’asperge maladroitement avec la broue de sa cannette de bière. 

Je suis à peine entré et déjà, je subis un échange de fluide. Ma nature pudique et moi-même sommes un peu agacés. 

Mais bon, maintenant que je suis ici, gardons l’esprit ouvert et allons explorer les sombres recoins de ce paradis libertin. 

Question d’y aller progressivement, je me rends d’abord au 2e étage, où se situe une grande piste de danse. Une centaine de personnes, la plupart des couples entre 35 et 65 ans, s’y trémoussent lascivement.

On est loin de la partouze masquée, glamour et austère du film Eyes Wide Shut. Si ce n’était du fait qu’une bonne partie d’entre eux sont à moitié à poil, on se croirait dans un club de danse sociale ou à un party de bureau qui dérape solide. 

Ma soirée incognito dans un nouveau club échangiste
Philippe Melbourne Dufour

Rapidement, je constate une absence complète de jugement et de prétention. Les gens ont le regard sympathique, le sourire sincère et une attitude désinvolte. On ne me dévisage pas même si j’ai gardé mes jeans et mon t-shirt. Les corps sveltes et athlétiques côtoient harmonieusement les bedaines de bière et la cellulite.

À ma gauche, une jolie grande blonde se fait aller dans un élégant déshabillé pendant qu’à ma droite, un homme trapu au dos velu en sous-vêtements à 3 pour 15 $ flatte les hanches de sa conjointe. 

Quand le propriétaire de l’établissement prend le micro pour émotivement exprimer toute la fierté qu’il a d’avoir mené son projet à bon port malgré les embuches, on l’applaudit chaleureusement. Le sentiment de communauté est palpable. On imagine facilement que la plupart n’en sont pas à leur première virée du genre. 

« Ils disent qu’on n’est pas normaux ! », scande le propriétaire tel un cri de ralliement. 

L’ironie de ce préjugé envers les amateurs d’échangisme est que justement, tout le monde ici me parait très normal, ordinaire même. Une joyeuse bande de « monsieur et madame tout le monde » qui assument pleinement leur sexualité. Des gars de construction tatoués fraternisent avec d’autres aux allures de gérant de caisse populaire. Des femmes d’affaires en lingerie partagent la piste de danse avec la madame de la cafétéria juchée sur des talons vertigineux. 

Jamais je n’ai vu une telle mixité dans les bars branchés du centre-ville ou dans les discothèques clinquantes de la banlieue. 

Par contre, c’est bien adorable cette fête coquette, mais il n’y a rien de bien juteux jusqu’à présent.

Du moins jusqu’au moment où je pousse la porte sur laquelle un enseigne indique « chambre des fantasmes ». 

OMG ! 

Les six grands lits divisés en deux rangées sont le théâtre de baises de tous genres. Je compte trois douzaines de libertins complètement nus ou presque. Au milieu de la pièce, une femme est allongée sur une table à massage pendant que deux hommes examinent méticuleusement chaque partie de son corps. 

Je m’assois sur une des chaises adossées au mur et j’observe. 

Le premier lit à gauche est entouré d’un petit groupe de spectateurs qui se branlent en regardant deux femmes dans la trentaine éjaculer à profusion grâce aux doigts habiles de leurs partenaires. Je les croiserai un plus tard en train de se remettre de leurs émotions devant une fontaine de chocolat blanc. 

Ma soirée incognito dans un nouveau club échangiste
Philippe Melbourne Dufour

Sur le lit d’en face, une sexagénaire étendue sur le côté embrasse tendrement un homme pendant qu’un autre la prend par-derrière. Parfois, ils ralentissent leurs ardeurs et placotent. C’est mignon de les voir aller. 

Plus loin, les cris d’une jolie dame aux courbes généreuses qui fait l’amour férocement avec un gars découpé au couteau enterrent tous les bruits de la chambre. Un jeune homme regarde la scène en retrait et semble chercher une façon de joindre l’action.

La fille lui fait signe de s’approcher et le prend dans sa bouche quelques instants, avant de lui demander d’aller lui chercher une bouteille d’eau. Il acquiesce avec l’air du gars qui croit enfin avoir obtenu son ticket d’entrée. Je pense qu’il vient de s’en faire passer une petite vite. 

Son ami sur le lit d’en face a plus de chance. Il réussit à se faufiler dans un des autres groupes et se donne à cœur joie. 

Durant tout ce temps, un homme dans la soixantaine avancée se masturbe allègrement à côté de moi. Quand le partenaire de la femme aux gémissements tonitruants la quitte et qu’elle s’exclame « ouin, ça a viré silencieux icitte », mon regard croise celui de mon voisin et on échange un gros rire. Je n’aurais jamais cru que cela m’arriverait avec un membre de l’âge d’or en train de soigneusement entretenir son érection. 

Je sors de la chambre et je continue ma tournée. Les glory holes sont déserts et une pièce dédiée aux couples m’est inaccessible. 

Autour de la piscine à l'autre bout du couloir, trois femmes aux allures d’enseignantes de primaire jasent de sujets de matantes pendant que des écrans de télé diffusent de la porno. Un couple se fait des câlins dans le grand bassin d’eau tandis qu’une dizaine de personnes relaxent dans le bain-tourbillon. C’est comme un spa finlandais sans les robes de chambre blanches et la musique d’Enya.  

Je me dirige vers le buffet et la salle à manger. Je n’ai pas soupé, mais je me retiens sans trop de difficultés. Les puissants arômes qui émanent de la chambre des fantasmes s’agencent ordinairement avec une salade de pois chiches. 

Je profite toutefois de cette pièce plus éclairée et moins bruyante afin de placer mes idées pour le texte que je vais écrire. Les cellulaires sont interdits et je me vois mal sortir un calepin pour prendre des notes. 

De retour à la discothèque, de ravissantes drag queens font du lipsync sur du Beyoncé au grand plaisir de la foule qui est de plus en plus entreprenante.

J’échange quelques mots avec d’autres convives. Ils sont aussi normaux et sympathiques qu’ils en ont l’air. De la façon dont certains d’entre eux se touchent et se regardent, ils n’ont rien à envier aux plus monogames des couples. 

Je remarque également une intensification des rapprochements entre ceux qui sont venus seuls ou entre amis. 

Je me rends une dernière fois à la chambre des fantasmes.

Le waterboy est désormais couché sur le lit à côté de la femme qu’il convoite depuis tantôt. Elle lui donne un minimum d’attention, mais dès l’arrivée de deux gars aux allures de joueur de football, elle leur lance une invitation qu’ils refusent. Le garçon qui a pourtant une belle gueule devrait tellement tenter sa chance dans d’autres bras.

Une nouvelle participante est maintenant allongée sur la table du milieu et se fait masser par un beau jeune homme pendant qu’elle lui fait une fellation. Après une quinzaine de minutes, le corps du joli Méditerranéen se crispe et il se met sur le bout de ses orteils.  

Le travail accompli, la femme se relève et dépose un bec poli sur la joue de son partenaire. Elle marche vers un homme assis à côté de moi et ils s’embrassent passionnément. « Je t’aime », lui chuchote l’homme après un sourire complice. 

Ma soirée incognito dans un nouveau club échangiste
Philippe Melbourne Dufour

Je me surprends à jalouser cet amour qu’ils partagent dans le plus particulier des contextes. Je commence vaguement à comprendre pourquoi cet endroit s’appelle « Entre nous 2 ». 

La soirée tire à sa fin, ma visite aussi. La fête continuera toute la nuit.  

Dans le taxi qui me ramène à ma réalité, je songe soudainement au fait que je vais être seul le 14 février. Bizarre je sais, quand on a passé sa soirée dans un grand love-in décadent.

Mais impossible de faire autrement, je suis un monogame emo-dramatico-romantique... chacun son truc. 

Je me dépêche à dormir, avant de commencer à m’ennuyer de mon ex.

Sur ce, je souhaite une joyeuse Saint-Valentin aux couples traditionnels et aux échangistes !