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Naïm Kattan, un immigrant bien de chez nous

Naïm Kattan – Entretiens
Emmanuel Kattan
Éditions du Boréal
Photo courtoisie Naïm Kattan – Entretiens Emmanuel Kattan Éditions du Boréal

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Mes premiers contacts avec Naïm Kattan remontent au milieu des années 1980. Je venais d’acheter VLB éditeur des mains de son fondateur, Victor-Lévy Beaulieu, qui repartait dans ses terres aux Trois-Pistoles.

La «petite maison de la grande ­littérature» n’en menait pas large et son compte bancaire avait même été saisi par des créanciers. Je ne voulais pas que cette maison d’édition soit mise en faillite, j’y avais appris le métier d’éditeur après mon ­retour d’exil et VLB éditeur avait une valeur symbolique, non seulement pour moi, mais aussi pour les quelques dizaines d’auteurs qui ­formaient une grande famille.

J’ai donc pris mon courage à deux mains et suis monté à Ottawa, pour rencontrer le grand patron des ­lettres du Conseil des Arts du ­Canada. Naïm Kattan m’a reçu avec beaucoup de chaleur. Alors qu’il ­aurait pu être réticent à rencontrer un ex-membre du FLQ recyclé dans l’édition, il s’est montré, au contraire, très ouvert. Je crois qu’il savait fort bien d’où je ­venais, c’est-à-dire d’une famille où le père avait été un antisémite ­notoire, et moi, je savais tout aussi bien, pour avoir lu et entendu ­plusieurs entrevues, qu’il était d’origine juive irakienne.

Immédiatement, le courant de sympathie est passé entre nous deux, et ce fut le début d’excellentes relations professionnelles. Grâce à lui, le Conseil des arts accepta de m’octroyer une subvention spéciale pour ne pas que le bateau coule. Le ministère de la Culture du Québec en fit autant, et je pus de nouveau ­recommencer à éditer ces ouvrages nécessaires pour notre littérature émergente. Petit à petit, VLB éditeur a réussi à se classer parmi les trois ou quatre meilleurs éditeurs du Québec et les subventions ­annuelles en témoignaient. Tous les ans, Naïm Kattan devait se rendre au Parlement canadien défendre ­devant le Sénat le fait que ma maison d’édition, «qui appartenait à un ex-terroriste», selon les dires d’une vieille députée de Vancouver, recevait des subventions du fédéral.

Choisir son pays

Ces entretiens avec son fils nous en apprennent beaucoup sur les premières perceptions d’un immigrant – «il a toujours refusé de se consi­dérer comme un exilé» – qui arrive en terre québécoise, au milieu des ­années 1950. Naïm Kattan, qui a fui l’Irak alors que les Juifs n’y sont pas bienvenus, fait le choix du français et du Québec, parce que le Québec, c’est l’Amérique, où le poids des ­traditions est moins lourd qu’en France. C’est un choix délibéré. Là réside la différence entre l’exilé et l’immigrant. «L’exilé, quand il est forcé par des circonstances politiques ou économiques de fuir sa terre natale, attend et prépare le ­retour au pays qu’il a dû quitter. L’immigrant, par contre, a volontairement changé de pays, sans intention de retour.» Si l’exilé rêve de ­retourner dans son pays et mène donc «une vie en dehors du réel» en s’alimentant de la nostalgie, l’immigrant, lui, choisit son pays «tous les jours, ce qui ne l’empêche pas de le critiquer et de tenter d’y apporter des réformes».

Très tôt, il se liera d’amitié avec des intellectuels québécois, dont André­­ Laurendeau, le directeur du Devoir, qui lui offrira une chronique ­littéraire dans son quotidien. Cette collaboration durera un demi-siècle. Il faut dire que Kattan arrive alors que les premiers soubresauts de ce qui allait devenir la Révolution tranquille se manifestent. La domination du clergé commence à faire eau et les premières manifestations d’un nationalisme libérateur joueront un rôle important dans la fissuration du mur du temple.

Étant donné son insertion rapide dans le milieu culturel québécois et canadien-français, et le rôle ­immense qu’il a joué pendant des décennies au Conseil des arts du ­Canada, Naïm Kattan fait figure d’acteur important de l’évolution de notre société et aussi de notre littérature. Mieux, ses interventions ont indéniablement contribué à l’avancement de la langue française au Québec et au Canada.

Un peu comme Claude Corbo, ­l’ex-recteur de l’UQAM, dont j’avais ­publié Lettre fraternelle, raisonnée et urgente à mes concitoyens immigrants, ou Akos Verboczy avec Rhapsodie québécoise, Naïm Kattan est un exemple de ce Québec ­moderne avec qui il a partagé ses rêves, ses idées et ses talents.