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La mort et l’État-providence

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Je suis tout aussi bouleversée par la terrible histoire de Michel Cadotte et de sa femme atteinte de la maladie d’Alzheimer que choquée par la minceur du débat public, souvent limité à une question de droits, sur nos «soins en fin de vie».

(La loi belge «relative à l’euthanasie» a au moins le courage d’appeler la chose par son nom.)

Trop loin, trop vite ?

Véronique Hivon m’avait presque convaincue, en 2014, que mourir dans la dignité n’allait pas mener à l’euthanasie sur demande puisque le «soin» serait limi­té aux personnes en fin de vie.

Le discours a déjà changé.

Nourri par la compassion pour un homme au bout de ses forces – et par la peur de vivre le même calvaire –, je comprends cet élan populaire pour trouver un moyen éthique de mettre une douce fin à des existences vidées de la vie telle que nous la comprenons et subies dans l’indignité.

Je ne voudrais pas être confrontée à ce choix.

Ce ne sont pas tant les motivations d’héritiers avides qui chuchotent hypocritement à l’oreille de papa «si tu veux partir, nous l’accepterons parce que nous t’aimons» ou d’aidants naturels épuisés qui m’inquiètent, mais le moment ou l’État-providence arrivera au bout de ses forces.

Or, nous y sommes presque.

Quand on entend ces histoires d’horreur sur la non-vie en CHSLD, où les préposés débordés gagnent des pinottes et les repas valent 2 $, la mort peut sembler attrayante. Surtout que la famille se fait souvent rare...

Révélateur aussi, ce «protocole» qui dicterait de laisser une centenaire atten­dre l’ambulance pendant des heures, au sol, avec une hanche cassée.

En social-démocratie, à moins d’imprimer de l’argent au besoin, la collision entre une société vieillissante, la croissance accélérée des coûts de la médecine moderne et l’augmentation de l’espé­rance de vie ne peut mener qu’au rationne­ment des services.

Le modèle québécois d’État providence s’est construit pendant un boom économique désormais terminé. Mais la population, portée par les utopies de la gauche comme l’abolition des paradis fiscaux, plus facile à dire qu’à faire, et une taxation confiscatoire des méchants riches, veut en protéger les acquis.

La fin d’un rêve

La santé bouffe déjà 40 % du budget du Québec. L’éducation, 20 %. Cherchez l’erreur.

Une étude publiée en 2013 par le CIRA­NO de l’Université de Montréal révélait que les coûts de la santé pourraient doubler d’ici 2030 et atteindre 61 milliards $, soit 70 % du budget du Québec. Ce qui exigerait des hausses d’impôts de 60 %.

«Ben woyons donc!» résume bien la réaction du politique.

Préserver l’électoralement rentable modèle québécois est devenu plus important que de trouver de vraies solutions, peut-être difficiles, au financement de l’État providence.

Rendre l’euthanasie socialement acceptable est plus facile que de s’astreindre à réfléchir aux grandes réformes néces­saires à la renaissance de la social-démocratie, si c’est ce que nous souhaitons.

Quand on manque de courage politique, légaliser la mort sur demande

résout bien des problèmes dans un modèle québécois lui aussi en fin de vie et qui, en dépit de notre légendaire générosité, ne pourra jamais prendre tout le monde en charge, gratuitement, pour toujours.

Pensons-y bien avant de la réclamer à grands cris.