/opinion/blogs/columnists
Navigation

Éloge de Louise Beaudoin

grande entrevue avec Louise Beaudoin
Photo Ben Pelosse

Coup d'oeil sur cet article

La scène se passait à Paris il y a quelques semaines, le 6 février. Je le sais d’autant plus que j’avais l’immense privilège d’être invité à la cérémonie: Louise Beaudoin se faisait décorer par François Hollande du titre de grand officier de la Légion d’honneur. La scène était belle à voir. C’est que Louise Beaudoin est la grande dame de la relation France-Québec, à laquelle elle a œuvré toute sa vie, comme politicienne, comme diplomate et comme militante, en s’assurant que le Québec dispose d’une voix privilégiée en France. C’est pour cela qu’on la récompensait. François Hollande a livré à ce moment un discours émouvant, qui rendait compte des différents aspects de la carrière de Louise Beaudouin.  

À sa manière, Louise Beaudoin a incarné la politique étrangère québécoise à elle seule. Elle l’a fait en souverainiste, naturellement : elle savait que l’indépendance du Québec a besoin de l’appui français. C’est l’héritage exceptionnel du général de Gaulle: nous savons que la France nous accompagnera sur le chemin de notre destin – du moins, nous l’avons longtemps su. Elle l’a fait surtout en patriote : une nation a besoin d’alliés et la nôtre se tourne naturellement vers celle qu’on appelait autrefois la mère-patrie lorsqu’elle en cherche. Ceux qui s’imaginent que le Québec peut se passer de la France vivent dans un monde détaché des réalités et s’occupent mentalement à nier l’importance des cultures.

Un peuple doit se projeter dans le monde s’il ne veut pas étouffer dans le provincialisme, et la chose est encore plus vraie pour un peuple en quête d’émancipation politique et nationale. Les souverainistes ne l’ont pas toujours compris, comme s’ils avaient intériorisé le cadre canadien dont ils veulent par ailleurs sortir. La politique étrangère leur semble terriblement irréelle, comme si elle ne les concernait pas. Ils s’imaginent presque que la souveraineté est une affaire interne à la fédération canadienne, et qu’elle n’impliquera pas de rapports de force internationaux. On s’imagine que le jour de l’indépendance, il faudra seulement s’entendre fraternellement avec le voisin canadien, comme si la bonne foi était le principe conducteur des rapports entre les peuples.

Quelle étrange candeur! Cela a toujours été une illusion, et ce l’est encore plus aujourd’hui, dans un univers mondialisé, comme on l’a vu en Écosse, récemment, lorsque le gratin planétaire s’est mêlé du référendum pour inviter les Écossais à voter non. Si jamais il y a un autre référendum sur l’indépendance, il nous faudra de solides alliés en France pour rappeler que le vieux pays nous accompagnera et soutiendra notre volonté d’accession à l’indépendance. Pour l’instant, ces relations françaises n’existent plus vraiment, de par notre faute. C’est comme si nous avions cru devoir rompre les liens avec la France pour vivre pleinement notre américanité, sans nous rendre compte qu’ainsi, on sacrifiait une relation vitale, essentielle à notre identité et à nos intérêts.

À l’Élysée, Louise Beaudoin était presque chez elle. Il y avait des hommes politiques de gauche, de centre, de droite. Il y en avait de tous les horizons. C’est que Louise Beaudoin savait et sait encore que l’intérêt national ne se laisse pas enfermer dans une catégorie idéologique, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’avait pas ses affinités politiques. Mais elle parle un langage plus fort que celui de la gauche ou de la droite : elle parle celui de la nation. C’est ce langage qu’on doit parler quand on sort de nos querelles locales et qu’on se projette dans le monde. À travers sa carrière, Louise Beaudoin a su parler à des figures politiques aussi différentes que Michel Rocard, Philippe Seguin, Jean-Pierre Chevènement ou Alain Juppé.

Ce qui est triste, c’est qu’on ne lui connait pas vraiment de successeur. Il n’y a pas de nouveau Monsieur Québec pour les Français, non plus qu’une nouvelle Madame Québec. Ce qui n’est pas surprenant, car la cause du Québec elle-même tend à s’effacer dans la mesure où l’idéal de l’indépendance régresse. À force de rater notre coup, nous en venons à passer pour une bande de ratés. On peut même croire que si ce n’était de Louise Beaudoin, cela ferait un bon moment que la classe politique française aurait cessé de s’intéresser à nous. Et elle a beau vouloir passer le flambeau, il n’est pas interdit de penser qu’elle servira encore pour plusieurs années son pays et ses convictions.

Que faire alors? On ne peut évidemment lui imposer un héritier de force. La vie ne fonctionne pas ainsi. Mais on peut méditer son exemple, on peut voir de quelle manière ressaisir son héritage, en se rappelant que la France, pour le Québec, n’est pas et ne peut pas être un pays parmi d’autres, mais doit demeurer une nation avec laquelle entretenir une relation privilégiée, car nous partageons avec elle non seulement une langue, mais aussi une histoire et une civilisation. La nouvelle génération souverainiste devrait savoir que sans la France, nous sommes condamnés à peu de chose. Elle devrait marcher dans les pas de Louise Beaudoin, et ne pas hésiter à se revendiquer de son combat.

Nous sommes nés de la civilisation française et une nation ne gagne rien à renier ses origines. C’est à garder vivante la relation franco-québécoise et à l’approfondir que Louise Beaudoin a voué l’essentiel de son existence. C’est la moindre des choses qu’on fasse preuve à son égard de la plus grande reconnaissance. La France a su reconnaître sa contribution à la grande cause de notre relation vitale. Il nous appartient, aujourd’hui, de reconnaître l’importance de cette relation et de la placer au cœur de notre réflexion politique.