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Montréal, tremplin pour un trafiquant allégué de diamants de sang

La société-écran qu’il dirigeait a été incorporée dans les bureaux de la firme De Grandpré Chait

Le projet de mine Kwango en RDC, au cœur du litige entre Bradmore et Midamines.  On y voit les travailleurs besogner dans des conditions difficiles.
Photo courtoisie Le projet de mine Kwango en RDC, au cœur du litige entre Bradmore et Midamines. On y voit les travailleurs besogner dans des conditions difficiles.

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Un diamantaire belge accusé par un ex-ministre britannique d’être un marchand de misère et un contrebandier de «diamants de sang» en Afrique est la tête dirigeante d’une société-écran qui a une fois de plus été fondée ici, au Québec, dans des circonstances nébuleuses.

Selon des documents obtenus par notre Bureau d’enquête, le diamantaire David Zollmann se cache derrière la compagnie montréalaise Bradmore International. La secrétaire qui a rempli des papiers pour la compagnie est encore une fois Annette Laroche, dont le nom revient comme prête-nom dans toutes sortes d’entreprises controversées.

Et comme souvent lorsque Mme Laroche figure parmi les administrateurs d’une telle entreprise, celle-ci a été incorporée dans les bureaux de la firme d’avocats De Grandpré Chait, à Montréal (où travaillait Mme Laroche à l’époque, en 2004). 

De plus, un des anciens actionnaires de cette entreprise, la firme F.T.S. Worldwide, est lié aux Panama Papers et au fameux cabinet Mossack Fonseca connu dans le monde entier pour des pratiques d’évitement fiscal dans les paradis fiscaux.

Quant à David Zollmann, il est l’un des cinq diamantaires en Afrique dénoncés en Chambre par le ministre britannique des Affaires étrangères Peter Hain en 2000 comme violant des sanctions de l’ONU.

Annette Laroche, Prête-nom
Photo d'archives
Annette Laroche, Prête-nom

1,25 M$ US en Suisse

Le nom de Bradmore apparaît au Québec dans une poursuite déposée contre elle et Annette Laroche en 2012 par la société minière congolaise Midamines et son ex-patron, Michel Zoumis.

Selon les allégations, Bradmore aurait été utilisée par David Zollmann pour spolier Midamines et Zoumis, en utilisant une technique «frauduleuse».

Zollmann aurait prétendu que Bradmore était une société canadienne désireuse d’investir dans Midamines.

Mais les investissements promis n’auraient jamais été faits, selon la poursuite. Bradmore aurait ensuite prétendu être détenteur de droits sur un projet.

Déclaré au fisc ?

Dans la poursuite, il est allégué que Bradmore aurait reçu 1,25 million $ US de Midamines dans un compte en Suisse. Ce transfert aurait été fait à l’insu du fisc québécois et canadien, selon les allégations de la poursuite.

Lorsque contacté, David Zollmann a nié que l’argent soit passé par Bradmore, avant de nous promettre une entrevue qui n’a finalement jamais eu lieu. (voir autre texte)

  • Le nom d’Annette Laroche est AUSSI associé aux auteurs d’une mégafraude fiscale de 50 M$ US aux États-Unis, Léon Cohen-Levy et Mauricio Cohen Assor
  • Deux autres entreprises où elle était administratrice ont fait l’objet d’accusations de crimes de guerre pour construction d’immeubles en territoire palestinien
  • Annette Laroche aurait servi de prête-nom pour un autre «marchand de diamants de sang» en Afrique, Dan Gertler, selon une note interne de Mossack Fonseca

DAVID ZOLLMANN SE DÉFEND

Sur cette rare photo, on peut voir le diamantaire controversé David Zollmann, accusé par un ex-ministre britannique, Peter Hain, d’être un contrebandier.
Photo courtoisie
Sur cette rare photo, on peut voir le diamantaire controversé David Zollmann, accusé par un ex-ministre britannique, Peter Hain, d’être un contrebandier.
David Zollmann n’a jamais fait l’objet de sanctions et se défend d’avoir quoi que ce soit à se reprocher. Depuis Anvers, il a accepté de répondre à certaines questions au téléphone.

Êtes-vous le fondé de pouvoir de Bradmore?

Oui. Disons que Bradmore est un vestiaire, une coquille dans laquelle se retrouvent des actions de Midamines.

Pourquoi avoir choisi d’utiliser cette compagnie pour investir en Afrique?

Nous voulions tout baser sur le droit anglo-saxon. Le droit congolais est plutôt... évolutif. Il y avait un projet d’investissements avec une société canadienne [Rockwell Diamonds, cotée à la Bourse de Toronto] qui s’est mal passé.

Connaissez-vous Annette Laroche?

Non, je ne la connais pas. Je l’ai eue au téléphone, ça oui.

Qui vous a mis en contact avec Mme Laroche?

Le même cabinet qui nous a défendus [en 2012] [NDLR De Grandpré Chait].

Que penser des allégations contre vous selon lesquelles vous auriez violé l’embargo de l’ONU sur le trafic de diamants en Angola?

J’ai une lettre des Nations Unies comme quoi il n’y a aucun soubassement à cette affaire-là. Les ragots proviennent de De Beers. Vous savez, c’est une superbe histoire, une histoire pour un roman que vous avez là. Les choses ne sont pas aussi simples aussitôt qu’on touche aux affaires d’argent.

David Zollmann avait promis de nous faire parvenir des documents appuyant ses affirmations. Il nous a finalement fait parvenir une simple lettre de 2002 disant que l’ONU n’a pas de cause pendante contre lui et n’enquête plus sur lui. Il n’a pas souhaité répondre à d’autres questions posées par courriel. «Vous comprendrez que j’ai déjà passé trop de temps de ma vie à réfuter ces fausses accusations, et que je n’entends pas y revenir», nous a-t-il écrit.

Les diamants de sang

Le ministre britannique des Affaires étrangères, Peter Hain, a décrit David Zollmann comme une personne qui «fait de l’argent avec la misère des gens», selon un article du quotidien The Guardian.

En fait, on le soupçonne d’avoir aidé à financer les rebelles, en trafiquant des diamants, durant la guerre civile en Angola. Les diamant de conflits sont aussi appelés des «diamants de sang».

Un rapport d’enquête de l’ONU de 2000, rédigé par le Canadien Robert Fowler cite «des informations de différentes sources» au sujet de Zollmann. Selon ces informations, «après l'imposition des sanctions [de l’ONU], M. David Zollman a participé à l'exportation de diamants à Anvers pour le compte de l'UNITA [un mouvement rebelle angolais], notamment à partir de la Namibie».

Faux certificats

De plus, un rapport militaire belge classifié secret, cité par le quotidien belge Le Soir en 2001, identifie Zollmann comme le bénéficiaire de la vente de diamants à une société américaine où Jonas Savimbi, chef des rebelles angolais, aurait aussi perçu un profit.

Il aurait écoulé des diamants angolais grâce à de faux certificats de la République démocratique du Congo (RDC).

Guerre meurtrière

La guerre civile qui s’est déroulée en Angola pendant 27 ans a été une des plus meurtrières d’Afrique. L’UNITA était menée par Jonas Savimbi, un chef qui a refusé de reconnaître les résultats d’une élection en 1992. Savimbi a été tué en 2002.

Un rapport d’Human Rights Watch établit que l’UNITA s’est rendue coupable d’assassinats arbitraires, menaces, conscription forcée et sévices sexuels.

Un fermier décrit notamment dans le rapport avoir vu son père, sa femme et sa grand-mère être massacrés à la hache après avoir refusé de s’enrôler.

Selon le rapport Fowler, les diamants étaient la principale source de financement de l’UNITA pour l’achat d’armes.

Une Réunion ici, chez de grandpré chait

Dans ce document, il est indiqué qu’une réunion spéciale s’est tenue le 24 février 2004 chez De Grandpré Chait qui fait de David Zollmann le fondé de pouvoir de Bradmore. La société avait été incorporée sept jours plus tôt par Annette Laroche.
Photo courtoisie
Dans ce document, il est indiqué qu’une réunion spéciale s’est tenue le 24 février 2004 chez De Grandpré Chait qui fait de David Zollmann le fondé de pouvoir de Bradmore. La société avait été incorporée sept jours plus tôt par Annette Laroche.

C’est à l’occasion d’une réunion tenue chez De Grandpré Chait, en 2004, que la secrétaire Karen McIntyre a signé une procuration donnant à David Zollman les pleins pouvoirs pour gérer Bradmore, selon un document obtenu (voir photo).

Me Éric Lalanne, associé chez De Grandpré Chait, nous a déjà déclaré ne pas savoir de qui il s’agissait.

Celle-ci a pourtant affirmé sous serment, en 2011, avoir reçu des directives de De Grandpré Chait pour agir comme prête-nom dans plusieurs dossiers.

Pas de commentaire

Les documents au Registre des entreprises du Québec (REQ) disent que Bradmore «n’a pas de fondé de pouvoir».

«Je vous confirme que nous n’avons plus de dossier corporatif pour cette société et dès lors nous ne pouvons commenter les événements de 2004 à 2006 décrits dans votre courriel (sans même vouloir nous prononcer si notre devoir de confidentialité s’applique ou non à vos questions)», a écrit Me Lalanne.

Il a ajouté que de toute façon, Bradmore n’était pas tenue de rendre publique l’existence d’un fondé de pouvoir à l’époque puisqu’elle avait un domicile identifié au Québec (en l’occurrence les bureaux de De Grandpré Chait).

«L’octroi d’une procuration par la société en 2004 en faveur de Stéphane David Zollmann [...] n’avait donc pas à être intégré aux informations [...] reproduites au registre» du REQ, a-t-il écrit.

 

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