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Hydro-Québec s’apprêterait à payer 500 M$ pour cacher une ligne... aux États-Unis

Northern Pass
Courtoisie En septembre 2015, des dizaines de protestataires américains ont manifesté leur opposition au projet Northern Pass. Ils ont obtenu en partie gain de cause et Hydro Québec paiera 500 M$ pour qu’une plus grande portion du trajet soit enfouie.

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Hydro-Québec s’apprêterait à payer un demi-milliard pour enfouir près de 100 km d’une ligne à haute tension en sol américain, alors qu’elle refuse de faire passer sous terre 18 km de la même ligne au Québec.

Le promoteur américain Eversource, partenaire d’Hydro-Québec, a affirmé à notre Bureau d’enquête qu’Hydro assumerait l’ensemble des coûts de la ligne Northern Pass, soit 2,7 G$. Cette interconnexion de 388 km devrait relier l’Estrie à Deerfield, près de Boston, dès 2019. Sa construction doit débuter l’automne prochain.

Le passage sous-terrain, qui ajoute 500 M$ à la facture, permettra de protéger les magnifiques paysages des montagnes Blanches, au New Hampshire. De nombreux citoyens américains le réclamaient. Par contraste, Hydro a refusé d’enfouir une portion de la ligne au Québec.

Avec le Northern Pass, Hydro rêve d’augmenter ses exportations en Nouvelle-Angleterre. Elle a toujours soutenu qu’elle paierait les 618 M$ pour les 80 km de la ligne qui se trouvent au Québec, mais que c’est Eversource, le promoteur américain derrière le projet, qui financerait les 2,1 G$ nécessaires pour construire les 308 km aux États-Unis.

Convaincus

Or, sur son site web, Eversource indique qu’il récupérera les montants investis en totalité. Comment? Grâce aux frais de transport qu’Hydro lui paiera pendant 20 à 40 ans pour faire transiter son électricité.

Selon une étude de la réputée firme de consultants Analysis Group que nous avons obtenue mardi, ces frais de transport s’élèvent à 5,5 cents du kilowattheure. De quoi remettre sérieusement en question la rentabilité du projet, selon des experts.

Notre Bureau d’enquête a demandé à Eversource si Hydro lui avait garanti de rembourser l’ensemble des coûts de développement et de construction. La réponse a été claire: «Oui, c’est exact», a répondu Kaitlyn Woods, du Service des relations médias.

Rentable

Le directeur des communications d’Hydro-Québec, Serge Abergel, n’a pas nié qu’Hydro pourrait effectivement rembourser Eversource par l'entremise des frais de transport. Il souligne toutefois que la société d’État ne se lancera pas dans le projet sans s’être assurée qu’il est rentable.

Le porte-parole soutient aussi qu’une partie des coûts pourrait «possiblement» être assumée par des distributeurs d’électricité en Nouvelle-Angleterre, ce qui n’est pas confirmé.

Hydro soumissionnera, dans les prochaines semaines, pour un contrat à long terme d’exploitation de l’interconnexion avec le Massachusetts. Même si Hydro ne parvenait pas à obtenir une entente à long terme, elle pourrait procéder à la construction de la ligne de toute façon, a confirmé M. Abergel.

Concernant l’enfouissement aux États-Unis, M. Abergel affirme qu’Eversource «a pris une décision concernant son domaine de marché». Au Québec, «on doit tenir compte de nos considérations», a-t-il ajouté, soulignant au passage l’augmentation des coûts de construction, les difficultés d’entretien et la durée de vie d’une ligne de tension souterraine.

Pourquoi pas au Québec?

Pendant qu'Hydro paie pour enfouir ses lignes aux États-Unis, plusieurs Québécois demandent, sans succès, qu'elle fasse de même au Québec.

C'est le cas de Lisette Lapointe, la veuve de l'ex-premier ministre Jacques Parizeau. Mme Lapointe, mairesse de Saint-Adolphe-d'Howard, se bat depuis trois ans contre la pollution visuelle qu'amènerait, selon elle, un projet de ligne qui passe par sa municipalité.

«Comment se fait-il que l'on continue de construire des lignes à haute tension de cette façon-là, en détruisant des paysages alors que chez d'autres sociétés, chez nos voisins, on ne fait plus ça», a-t-elle déclaré à Radio-Canada en août dernier.

Ailleurs, comme dans Lanaudière ou à Dollard-des-Ormeaux, des citoyens ont aussi demandé que des projets passent sous terre.
 

Des experts doutent de la rentabilité du projet

Des experts jugent Hydro-Québec «jovialiste» quant au projet Northern Pass, dont ils doutent de la rentabilité dans les conditions actuelles.

L’électricité se vend en moyenne entre 3 et 4 cents du kilowattheure sur le marché de la Nouvelle-Angleterre, mais Hydro Québec risque de devoir rembourser 5,5 cents par kilowattheure pour les coûts de construction en territoire américain. À ce prix, elle exporterait à perte.

Le projet en vaut-il la peine? «Ma réponse, c’est non (...) Les prix [de l’électricité] n’ont jamais été si bas», tranche Jean-Thomas Bernard, spécialiste des marchés de l’énergie à l’Université d’Ottawa.

Et dans dix ans, sera-t-il rentable? «Pas impossible», dit l’expert, qui souligne toutefois qu’Hydro tient depuis 15 ans un discours optimiste en raison de politiques plus sévères contre les gaz à effet de serre. Or, constate-t-il, ces dernières tardent à se matérialiser. «Et je doute que ça arrive avec Donald Trump», estime-t-il. Le nouveau président américain a exprimé son intérêt pour les industries du charbon et du pétrole.

Le professeur Bernard rappelle aussi l’importante production d’électricité à partir du gaz naturel en Nouvelle-Angleterre. De plus, il souligne que les sources éolienne et solaire sont en croissance et les coûts de production s’approchent de plus en plus de ceux de l’hydro-électricité.

« Belles lunettes roses »

Selon ISO New England, qui supervise le marché de l’énergie dans cette région, entre 2008 et 2016, la valeur du marché de l’énergie a dégringolé de 275 %, passant de 12,1 à 4,1 G$. Depuis 17 ans, jamais l’électricité n’a été aussi abordable dans ce secteur.

Hydro porte donc de «belles lunettes roses», selon l’image de Jean-Pierre Finet, analyste en gestion de l’énergie pour le Regroupement des organismes environnementaux en énergie. «La profitabilité des exportations repose essentiellement sur la perspective d’hivers rigoureux, ce qui a été le cas la dernière fois à l’hiver 2013-2014 et qui ne sera pas nécessairement le cas de façon soutenue au cours des prochaines années.»

De son côté, le porte-parole d’Hydro Québec, Serge Abergel, maintient que la Nouvelle-Angleterre a un intérêt très marqué pour les énergies renouvelables.

Si Hydro cherche à réaliser ce projet, «c’est parce qu’on pense que c’est intéressant» et «profitable», insiste-t-il.

Certes, les prix sont moins intéressants, mais même dans ce marché, il y a des occasions à saisir, soutient-il.

M. Abergel rappelle que les exportations hors Québec, en 2015, ont rapporté 900 M$ de bénéfice à la société d’État, dont la moitié provenait des marchés de la Nouvelle-Angleterre. Ces bénéfices ont baissé de 79 M$ entre les trois premiers trimestres de 2015 et ceux de 2016.

 

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