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Exclu des gros chantiers publics, mais admis à l’Assemblée nationale

Une entreprise fondée par un ancien proche des Hells participe au chantier du parlement

Des ouvriers de Coffrages Synergy sur le chantier du pavillon d’accueil à l’Assemblée nationale.
Photo SIMON CLARK Des ouvriers de Coffrages Synergy sur le chantier du pavillon d’accueil à l’Assemblée nationale.

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Geneviève Lajoie et Éric Yvan Lemay

Le gouvernement Couillard renonce à abaisser le plafond des contrats publics accessibles aux entreprises qui ont un passé douteux. Résultat, l’Assemblée nationale a dû faire affaire avec une compagnie dont le fondateur a déjà été associé aux Hells Angels.

Depuis 2012, les entreprises qui veulent faire affaire avec l’État doivent montrer patte blanche et obtenir une autorisation de l’Autorité des marchés financiers (AMF) afin d'écarter entre autres ceux qui ont eu des démêlées avec la justice. Le seuil des contrats publics visés est passé progressivement de 40 à 5 millions $. Le plafond devait diminuer jusqu’à 100 000 $, mais le gouvernement libéral en a décidé autrement.

C’était «un engagement du précédent gouvernement péquiste, on se rappelle (qu)’il y a eu un problème d’engorgement à l’époque. Actuellement, il n’est pas prévu d’abaisser les seuils», précise Catherine Poulin, porte-parole du président du Conseil du trésor.

Le ministre Pierre Moreau préfère se concentrer sur la création de son nouveau chien de garde des contrats publics, l’Autorité des marchés publics, actuellement à l’étude en commission parlementaire.

«On n’est pas plus avancés si on engorge l’UPAC. Pas plus avancés non plus si des entreprises décident de ne pas contracter avec le gouvernement parce que c’est long et ça ne vaut pas la peine pour des contrats peu onéreux», insiste son attachée de presse.

Le fondateur de Coffrages Saulnier, deve­nu Synergy, Marc Saulnier lors d’un party d’anniversaire avec le Hells Mario Brouillette (de dos) en décembre 2005.
Photo courtoisie
Le fondateur de Coffrages Saulnier, deve­nu Synergy, Marc Saulnier lors d’un party d’anniversaire avec le Hells Mario Brouillette (de dos) en décembre 2005.

Hells Angels

En conséquence, des travailleurs de Coffrages Synergy s’activent depuis plusieurs semaines sur le mégaprojet de modernisation du parlement qui vise, entre autres, à améliorer la sécurité des députés.

La compagnie a décroché le contrat pour 2,7 millions $ l’automne dernier sous le nom de Coffrages Saulnier, mais elle a changé de nom depuis. Le fondateur de cette entreprise, Marc Saulnier, a déjà fait les manchettes pour ses liens dans deux autres entreprises avec les Hells Mario Brouillette et David Rouleau.

Coffrages Saulnier/Synergy tente en vain depuis deux ans de décrocher sa certification de l’Autorité des marchés financiers (AMF). La demande est toujours en analyse sur les bureaux de l’UPAC. Cela ne l’a toutefois pas empêchée de décrocher le contrat de l’Assemblée nationale puisqu’il se situait sous la limite de 5 millions $.

«Puisque l’entreprise était le plus bas soumissionnaire, qu’elle n’était pas inscrite au Registre des entreprises non admissibles aux contrats publics et qu’elle n’était pas coupable d’une infraction en regard de la Loi sur les contrats des organismes publics, l’Assemblée nationale n’avait pas d’autre choix que de lui octroyer le contrat», a précisé la porte-parole Andrée-Anne Marsan.

Les travaux visent à ajouter des salles et une nouvelle zone sécurisée.
Photo courtoisie
Les travaux visent à ajouter des salles et une nouvelle zone sécurisée.

Même à l’AMF, chargée de passer les firmes à la loupe, on s’attendait à ce que les règles soient à nouveau resserrées. «On est parti à 40 millions $, puis on est descendu à 10, puis à 5. La Loi prévoit qu’ultimement tous les contrats publics seront visés par la loi», a fait valoir le porte-parole de l’organisme, Sylvain Théberge.

« J’ai commis des erreurs dans le passé », dit le fondateur

Le fondateur de Coffrages Saulnier reconnaît qu’il a fait une erreur en s’associant avec des Hells Angels, mais dit qu’il a tout mis en œuvre pour que l’entreprise qu’il a fondée puisse obtenir son accréditation de l’AMF.

Depuis trois ans, des administrateurs externes ont été nommés et il s’est retiré de l’actionnariat de l’entreprise. «Je pense que mon dossier n’était pas prioritaire aux yeux de l’UPAC. À un moment donné, je sentais qu’ils laissaient traîner le dossier, peut-être à cause de ma présence.»

Sa femme actionnaire

S’il a mentionné à notre Burea­u d’enquête qu’il avait remis ses actions à d’autres associés, il n’a jamais parlé du fait que sa femme apparaît au registre des entreprises.

C’est en effet cette dernière, Isabelle Côté, qui est aujour­d’hui le premier actionnaire de Coffrages Saulnier/Syner­gy. Même s’il n’est plus actif directement, Marc Saulnier loue tout de même des équipements à son ancienne entre­prise.

En 2013, il avait congédié son bras droit, Louis-Pierre Lafortune, qui a été un témoin à la commission Charbonneau. Ce dernier avait notamment eu des liens avec le Hells Angels Norman Marvin «Casper» Ouimet et le caïd Raynald Desjardins.

Marc Saulnier se dit repentant et estime qu’il a suffisamment payé. Il soutient avoir cessé toute association avec des Hells au début 2007.

«Je n’approuve pas nécessairement toutes les fréquentations que j’ai pu avoir ou les gestes que j’ai posés, mais est-ce normal que je sois exclu de l’industrie de la construction à tout jamais? Je ne le sais pas», dit celui qui dit n’avoir jamais été accusé en lien avec ses activités professionnelles.

En 2013, il a toutefois été recon­nu coupable de voies de fait ayant causé des lésions après avoir frappé un autre entrepreneur lors d’un combat de boxe au Centre Bell, trois ans plus tôt.

S’il reconnaît avoir «commis des erreurs dans le passé», il dit que son ancienne entrepri­se fait un travail exemplaire sur les chantiers, notamment en matière de sécurité.